@Ficanas84

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Archives : juillet 2007

Dernier ajout : 1er juillet 2007.

Il y a sûrement sujet plus chaud. C’est sûr ! D’ailleurs ici, tout est insidieux, sournois et nous sommes souvent les complices de cette entreprise de démolition de notre culture et de notre langue de par nos propres pratiques si flemmardes. Pourtant, l’ennemi avance de moins en moins souvent masqué. Au nom de la modernité, au nom de l’ouverture sur le monde. Surtout au nom du profit et de l’asservissement des petits. Trichet, Sellières, Lagarde, Pécresse, Kouchner, etc. Ceux qui disent que l’anglais n’est désormais plus une langue étrangère en France ou qu’il doit être la langue unique des affaires, de l’entreprise et de l’Europe.

On me dira peut-être que je ne suis qu’un franchouillard, un chauvin. Sincèrement, je ne le crois pas. Je ne me reconnais pas dans ces images péjoratives et réductrices. J’ai une vision bien plus large et plus généreuse de l’humanité. Je ne défends pas ma langue parce qu’elle serait la plus belle mais parce qu’elle est l’un des vecteurs de cultures diverses, parce qu’elle est riche d’une pluralité d’approches de la condition humaine sur tous les continents. Je ne crois pas à une langue française fermée sur elle-même, sur la France. Je crois en une langue française qui est le fruit de ce qu’en ont fait des peuples différents qui y expriment leurs façons d’être, leurs cultures. Une langue qui s’enrichit de ces apports multiples. Une langue qui vit.

Je ne l’oppose pas à l’anglais pour le dénigrer. L’anglais est lui-aussi une belle langue, riche de cultures et d’une histoire passionnantes. Parler anglais ne me révulse pas. Mais simplement, je ne veux pas qu’il se substitue en France et dans le monde aux langues nationales ou régionales. Je ne veux pas de cette uniformisation larvée qui prétend faciliter les échanges entre les peuples (mais quels échanges ?) et qui ne conduit qu’à les priver de leur originalité pour imposer une façon de penser le monde unique et monochrome.

Je défends la langue française parce qu’elle est ma langue, au plus profond de moi, parce qu’elle est vraiment belle et parce que je l’aime, tout simplement.

Pour beaucoup d’entre nous, il est plus facile de rédiger un "roadbook" qu’un plan ou un carnet de route. Il est plus facile de "dispatcher" des informations, des tâches ou des documents que de les diffuser, les distribuer ou les répartir. Il est plus facile de faire un "planning" qu’un calendrier ou un emploi du temps, de se fixer des "deadlines" plutôt que des dates buttoirs, de "débriefer" une réunion que de la critiquer, de l’analyser, d’en faire le bilan ou d’en rendre compte. Il est aussi plus facile de "surfer sur l’Internet" plutôt que de butiner sur le réseau, d’envoyer des "mails" plutôt que des courriels [1], de "chatter" en direct plutôt que de clavarder [2]. Et ainsi de suite.

Facilité ? Si c’est ça, c’est bien triste car c’est sans doute le signe d’une méconnaissance de notre propre langue et de ces ressources incroyables. Pourtant, il n’est pas besoin de s’abonner au bulletin officiel de l’Académie Française pour s’exprimer relativement simplement dans un français sans artifice. Alors pourquoi serait-il plus facile d’adopter des mots anglais qui ont souvent, plus ou moins, leur équivalent en français ou lorsque nous sommes, nous aussi, suffisamment pourvus de gens intelligents et créatifs pour proposer des néologismes originaux ?

Après tout, n’avons-nous pas créé les ordinateurs pour remplacer les "computers" et les imprimantes pour remplacer les "printers" ?

A n’en pas douter, pour certains, c’est plus classe, l’anglais. Ca fait "celui qui sait des choses que le commun des mortels francophones ignore". Ca fait "celui qui est au dessus de la plèbe". C’est aussi plus "tendance", ça fait "djeun’". Il n’est que de lire certains articles de journaux ou d’écouter parler certains animateurs ou journalistes de radio ou de télé pour s’en convaincre. C’est d’autant plus affligeant que certaines de ces personnes font souvent étalage d’une inculture crasse et ne savent même pas, quelques fois, ce que signifient les mots qu’elles emploient. Parfois même en français, c’est dire ! Mais à la façon de certaines étiquettes que l’on trouve sur des produits d’une banalité affligeante, on pourrait dire : Entendu à la télé, repris dans la rue !

Bien sûr, il y a aussi le jargon professionnel. Pour avoir travaillé quelques années pour une importante multinationale américaine de matériel informatique, je sais qu’il n’est pas évident dans ces endroits de parler de "mémoires tampon", de "puces", de "programmes" et de "sous-programmes" quand le mimétisme transatlantique et le fameux "esprit de famille" maison vous imposent des "buffers", des "chips", des "routines" et des "subroutines" ! Le plus surprenant est qu’on retrouve le même jargon chez les concurrents français !

Pourtant, la loi Toubon de 1994 relative à l’emploi de la langue française était censée lutter contre ce genre d’excès. Il n’est d’ailleurs pas anodin que certaines entreprises, pourtant installées en France, parfois elles-mêmes françaises, et pas forcément dans le milieu de l’informatique, se soient vues récemment condamnées par la justice, sur plainte de syndicats, pour avoir un peu trop tiré sur la corde, dans le mépris du français et de la transcription de la loi Toubon dans le Code du Travail, et aussi pour avoir fait de l’usage de l’anglais un outil de discrimination professionnelle (Le Monde Diplomatique n°641 - Août 2007 - page 28).

Les syndicats, d’ailleurs, n’ont eux-mêmes pas à se vanter de leur politique de défense du français dans les instances internationales qui les concernent. Aucun d’entre eux, à ma connaissance, ne s’est insurgé contre l’article 39 des statuts de la Confédération Syndicale Internationale, créée à Vienne le 1er novembre 2006, qui stipule que seule la version anglaise de ses statuts fait foi en cas de litige [3].

Et ne parlons pas, dans un autre domaine, de Green Peace (plus anglais, comme nom, tu meurs) qui s’est permis de dresser sur la Tour Eiffel une banderole rédigée en anglais, lors de la réunion du Groupement Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), le 29 janvier dernier [4]. La même en français, ça aurait sûrement fait trop ringard !

Il est vrai qu’au niveau international, la défense du français par les Français relève, pour certains, du combat d’arrière-garde. Il en est qui s’accommoderaient fort bien, par exemple, du fait que l’anglais devienne la langue officielle de l’Union Européenne. Pensez ! Que d’économies cela ferait plutôt que d’avoir à engraisser tous ces fainéants d’interprètes ! Et, contre toute attente, ce ne sont pas les pays dont la langue est la moins parlée en Europe qui militent pour cette mesure. Il est vrai que si le critère premier devait être la population linguistique, nous devrions tous parler le… chinois !

On peut cependant comprendre que, dans une organisation comme la Fédération Européenne des Associations Motocyclistes (FEMA), la langue de rédaction des documents et des échanges soit l’anglais, compte tenu de ses moyens matériels limités. A charge pour chaque organisation nationale de réaliser les traductions nécessaires pour ses propres membres. Mais dans des instances autrement plus fortunées et, à plus forte raison, inter-étatiques, il ne saurait être question de priver chaque intervenant des facilités que lui procure sa propre langue pour exprimer ses positions.

Mais que n’entend-on pas dès que l’on parle de défendre le français ? Ce ne serait ni plus ni moins qu’un refus de la modernité quand ce ne serait pas, purement et simplement, du protectionnisme voire un vieux relent d’impérialisme. Modernité, la prolifération des noms de produits à consonance anglaise, l’absence de traduction des titres de films, des publicités, etc. ? Allons donc ! N’avons-nous pas le droit de savoir de quoi on nous parle ?

Nos cousins québécois sont, à ce titre, bien plus radicaux que nous. Même si leur parler populaire est souvent encore plus pollué que le nôtre par des anglicismes, la défense de la langue française n’y est pas prise à la légère et, cela, jusque dans les actes les plus anodins. Au Québec, il n’y a pas de "Stop" aux carrefours mais des "Arrêt" et tout acte public, tout affichage, doit obligatoirement être traduit en français et en anglais (il y a 2 langues officielles au Canada, c’est donc normal). Et ce souci de permettre à tout un chacun de comprendre ce qu’il lit ou entend est poussé jusqu’à traduire systématiquement en français toute expression anglaise. Cela aussi est normal : Tous les Québécois ne parlent pas l’anglais. N’est-ce pas aussi le cas de très nombreux Français ?

Bien sûr, cette intégration de l’anglais est parfois cocasse : Je connais certaine Québécoise de mon entourage qui va prendre une marche (take a walk) quand nous allons nous promener à pied. Pas de quoi sortir son "gun" [5] pour autant. Comme le souligne l’ami Machin, c’est aussi parfois plus poétique que nos expression originales : Tomber en amour (to fall in love) pour tomber amoureux.

Car il ne s’agit pas non plus de faire du français une langue étanche à tout apport étranger. Ainsi va la vie des langues vivantes : Les mots passent de l’une à l’autre et reviennent parfois à leur langue d’origine. Les Italiens nous en ont offert pas mal, et pas seulement la pizza mais aussi notre bouteille (botiglia) ou notre art du farniente… Les Espagnols nous ont rendu notre apothèque après l’avoir transformée en bodega (boutique)… Les Arabes, outre leurs "chiffres", nous ont offert nos échalotes (oignons d’Ascalon en Palestine), leur mousseline (étoffe de Mossoul en Irak) ou notre amiral (émir al’ alil), le zénith, l’azimut, l’algèbre… Les Anglais qui nous en ont emprunté tellement nous en ont rendu quelques-uns, ne serait-ce que nos squares qui n’étaient que des jardins tirés à l’équerre ou des esquarres… Les exemples sont nombreux, tant de nos mots viennent d’ailleurs et nous en avons donnés tant !

Mais entre ces échanges plus ou moins librement consentis et l’absorption béate de l’anglais à laquelle nous assistons aujourd’hui, il y a comme la négation d’une évidence historique, humaine. Il ne peut y avoir une seule langue car naturellement chaque peuple décline son parler à sa manière, localement. Il n’est que de voir, encore une fois, les très nombreuses différences entre le français de France et celui du Québec ou d’Afrique ou des Antilles pour s’en convaincre. L’anglais lui-même n’y échappe pas et il n’est pas le même selon qu’il s’agit de celui d’Angleterre, des États-Unis ou du Canada.

Une évidence ? Pas pour ceux qui s’imaginent sans doute que sacrifier le français au profit de l’anglais serait faire œuvre d’humanisme. Je pense d’ailleurs que ce genre d’ambition leur est totalement… étrangère.

Car une langue, ce n’est pas une simple convention. C’est aussi un véhicule de la pensée qu’elle façonne également, donc de la culture. Cela ne signifie pas que notre façon de penser soit meilleure ou pire que celle des Anglo-Saxons, des Italiens, des Allemands ou des Zoulous. Elle est tout simplement différente et contribue à la diversité de notre monde qui en a grandement besoin.

Qu’on ne me dise pas non plus que refuser les altérations du français par l’abus des anglicismes est une forme de mépris des cultures anglo-saxonnes. Ce serait un bien mauvais procès et un faux débat. Car il n’est pas besoin de massacrer notre langue pour mieux apprécier la richesse d’une autre. Les littératures anglaises, américaines, canadiennes, bref anglo-saxonnes, leurs théâtres, leurs poésies, leurs cinémas, etc. regorgent de joyaux et sont, à bien des égards, au moins aussi riches que les nôtres. Mais il en est aussi de même pour bien des peuples qui ne s’expriment ni en anglais ni en français.

Les peuples francophones, eux-aussi, savent faire chanter notre langue et enrichissent notre culture commune. S’il y a mépris, il serait plutôt du côté de ceux qui refusent d’aller y puiser pour pallier nos insuffisances franco-françaises.

Et loin d’enrichir notre langue comme ce fut souvent le cas dans le passé (ce que seul l’avenir pourra nous dire, d’ailleurs), notre manque de rigueur actuel, voire notre mépris pour elle, présente aussi un risque de discrimination sociale (une de plus, me direz-vous) comme ce fut le cas jadis lorsque les classes dirigeantes européennes parlaient… français, laissant aux "petites gens" les langues nationales. Comme au temps de l’empire colonial aussi. Est-ce plus satisfaisant ?

C’est pourquoi nous serions mieux inspirés de limiter nos emprunts à ce qui est véritablement nécessaire car sans équivalent existant ou de faire preuve d’originalité et de créativité à l’image des Québécois, des Belges et des peuples africains qui parlent aussi bien français que nous, parfois mieux, car il ont trouvé des parades originales au snobisme [6] angliciste.

P.-S.

A lire aussi :

  • "Evitez le franglais, parlez français" par Yves Laroche-Claire - Collection "Les Dicos d’Or de Bernard Pivot" - Editions Albin Michel.
  • Cet article sur Alain Rey, autre illustre et savoureux défenseur de notre langue, que vous pourrez consulter sur le site du Robert (dont il est l’un des linguistes) en cliquant ici

Notes

[1] mot québécois

[2] idem

[3] voir le Monde Diplomatique déjà cité

[4] idem

[5] pétard, au sens de pistolet

[6] mot anglais sans équivalent

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