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Avec un grand H

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    Le dernier ennemi - Bataille d’Angleterre, juin 1940-mai 1941

    Richard Hillary

    vendredi 7 septembre 2012, par Marc Leblanc

    J’avais dix ou onze ans lorsque j’ai lu (que dis-je ? Dévoré !) « Le grand cirque » de Pierre Clostermann pour la première fois. C’est mon père, alors sergent-chef dans l’Armée de l’Air, qui me l’avait offert pour un anniversaire. Je l’ai toujours.

    C’est aussi mon père qui m’avait inoculé l’amour de l’aviation et des avions en m’emmenant avec lui à de nombreuses reprises sur les bases aériennes où il servait, me permettant ainsi d’approcher ses gigantesques monstres volants (à l’échelle d’un enfant) et les gens qui s’affairaient autour. Parfois, j’avais le privilège de monter dans un avion et même de m’asseoir à la place du pilote. Les copains du paternel étaient toujours aux petits soins quand un enfant leur rendait visite. Et, bien sûr, quand la base ouvrait ses portes aux riverains à l’occasion d’un meeting aérien, je n’étais jamais le dernier à profiter des tours d’avions que l’armée offrait en guise de baptêmes de l’air. Pouvoir approcher ces machines volantes, même si ce ne sont jamais que des machines à tuer, est bien sûr quelque chose qui marque l’esprit d’un enfant.

    En ce temps-là, la guerre n’était pas si loin — moins de vingt ans — et l’on pouvait trouver de nombreuses bandes dessinées bon marché qui vantaient les exploits de héros, le plus souvent imaginaires, qui vous dézinguaient du Boche comme qui rigole, à se demander pourquoi cette guerre fut si longue et si terrible ? Parmi ces bédés, il y en avait une qui racontait les aventures d’un pilote anglais, Battler Britton, lui aussi grand éradicateur de nazis qui exerçait ses talents avec une facilité déconcertante. Un jeu d’enfant, la guerre ! Pour moi, elles valaient surtout par le dessin plutôt fidèle des aéronefs mis en situations. Spitfire, Hurricane, Tempest, Mosquitos, Messerschmitt BF109, Focke-Wulfe 190A ou D, Stuka, etc. Tout ça vire-voltait de page en page, donnant de cette époque tragique un aspect quasi-ludique totalement déconnecté de la réalité et exaspérait mon père qui avait combattu (plus tard) à bord de zincs de reconnaissance sans jamais nous avoir rien dit des guerres dont il portait à jamais les stigmates physiques et mentaux. C’est la raison pour laquelle, je pense, il m’avait offert ce livre de Clostermann, histoire de m’ouvrir les yeux et de dire un peu de ce qu’il ressentait lui-même.

    « Le grand cirque » est le récit, extrêmement bien écrit, des combats menés par un des as des Forces Aériennes Françaises Libres (FAFL) au sein de la légendaire Royal Air Force (RAF). Par la suite, j’ai lu bien d’autres témoignages de ces hommes qui ont combattu l’Allemagne nazie dans le ciel d’Europe — notamment « Les carnets » du commandant René Mouchotte et « Les arènes du ciel » de Marcel Verrier de l’escadron Normandie-Niemen ou, bien sûr, le remarquable « Pilote de guerre » d’Antoine de Saint-Exupéry — tous poignants, tous passionnants et tous tragiques.

    Mais, du moins, « Le grand cirque » avait-il décidé de deux choses essentielles. Un, ma vocation : je serai pilote de chasse. Deux, ma fidélité à l’Armée de l’Air. Pour le premier point, la myopie s’est chargée de me ramener à de plus modestes ambitions. A défaut de pouvoir piloter des avions de chasse, j’en ai construit (et encore aujourd’hui) des escadres entières à l’échelle 1/72° qui avaient le don de désespérer ma pauvre mère qui en trouvait partout.

    Bien sûr, la première chose que l’on retient, à onze ans, c’est le côté épique de cette aventure mais les sentiments que livre l’auteur, même si l’on n’est pas tout à fait capable d’en mesurer toute la portée et la profondeur, imposent un autre regard sur ce qu’il a vécu, loin des fanfaronnades ridicules des bédés débiles et ultra-guerrières. Par la suite, en vieillissant, le côté un peu « technique » de ces récits de combats aériens tend à s’effacer derrière l’humanité des personnages.

    La plupart des témoignages que j’ai lus sont de simples récits d’actions, de situations qui racontent, en quelque sorte, la guerre au quotidien en resituant les événements dans un contexte qui reste cependant très difficile à appréhender, le tout mâtiné de considérations personnelles sur la détermination de ces pilotes, leurs doutes, leur fatigue et leur douleur à la perte des camarades. Cette longue litanie des noms de ceux qui ne rentraient pas, mission après mission. Il n’y a pas de fanfarons dans ces histoires, juste des hommes qui accomplissent un travail, leur devoir, en essayant de ne pas se poser de questions ni de trop penser au lendemain.

    Richard Hillary était un jeune anglais engagé dans la RAF, pilote de Sptifire, avec quelques compagnons qui se faisaient appeler « les types aux cheveux longs ». Il se destinait à l’écriture et, s’il avait vécu, il serait probablement devenu un grand écrivain britannique car son style est limpide, captivant et d’une apparente facilité.

    La relation qu’il fait de sa courte vie de pilote de chasse durant la bataille d’Angleterre est tout simplement remarquable. Mais plus peut-être que les textes des Français qui ont participé aux mêmes combats — à l’exception de Saint-Exupéry qui, bien sûr, questionne beaucoup le sens des événements en y recherchant l’humanité et auquel il s’apparente à bien des égards — celui d’Hillary est aussi une longue introspection sur le sens du combat mené, sur celui du patriotisme et sur une certaine vacuité de cette jeunesse dorée britannique, sortie des grands collèges, à la fois généreuse et ouverte au monde aussi bien qu’arrogante, voire suffisante, égoïste même, et sûre de pouvoir en changer la nature par sa seule existence. Hillary parle de ces jeunes hommes qui affectaient de ne pas être patriotes (le patriotisme de commande, selon eux) voire de mépriser la « patrie » et qui peu à peu ont pris conscience qu’ils étaient, malgré leur indiscipline, de redoutables obstacles à l’expansion nazie, acceptant dès lors de mourir les uns après les autres en refusant les grands discours, les envolées lyriques sur la défense de la Démocratie, simplement parce que leur sacrifice était nécessaire.

    Hillary a voulu témoigner pour ces amis disparus, pour dire qui ils étaient et aussi ce qu’ils n’étaient pas :

    C’est avec hésitation que je me suis mis à écrire ce livre car je sentais que quiconque essaierait d’expliquer le choc moral produit par cette guerre sur la jeunesse de mon pays — choc qui dépasse les faciles emballements de l’écran — devrait le faire d’une façon compétente et digne du sujet. Je ne sais si j’ai réussi. J’étais à la fin tellement dégoûté des rengaines sur la « Forteresse Angleterre » et sur les « Chevaliers de l’Air » que je me suis décidé à écrire tout de même ce livre. Je l’ai fait dans l’espoir de faire comprendre à la prochaine génération que, si nous étions stupides, nous ne l’étions pas entièrement ; nous nous souvenions bien qu’on avait déjà vu tout cela dans la dernière guerre mais que c’est malgré cela et non à cause de cela que nous étions persuadés qu’il valait encore la peine de se battre cette fois-ci.

    Ce n’est pas seulement le sort de l’Angleterre qui s’est scellé durant cette bataille aérienne gigantesque mais celui de l’Europe entière. Ils ont été nombreux ces pilotes anglais, polonais, tchèques, norvégiens, belges, français, hollandais, etc. à donner leur vie pour barrer la route à la folie hitlérienne. La Royal Air Force a sans doute écrit alors une des pages les plus tragiques et les plus glorieuses de son histoire. Mais c’est essentiellement grâce au courage du peuple britannique et à celui de cette poignée d’hommes si jeunes que la victoire finale fut rendue possible.

    Il est de bon ton parfois, aujourd’hui encore, de railler l’Angleterre en souvenir de ce vieil antagonisme historique qui opposa nos deux pays pendant des siècles. Par bonheur, il n’en reste aujourd’hui que quelques exercices obligés d’humour plus ou moins vachard, toujours empreints de mauvaise foi si ce n’est de vérités partielles et partiales et ce aussi bien ici que là-bas. Comme toujours, il en est encore pour prendre les choses au premier degré et voir dans l’autre plus qu’un concurrent, un possible ennemi. La connerie n’est pas une affaire de nationalité. Mais on ne dira jamais assez le respect et la reconnaissance que nous devons à l’Angleterre et aux peuples britanniques qui ont supportés seuls pendant longtemps le poids terrible de la guerre.
    Certains se complaisent encore dans l’évocation de l’épisode tragique de Mers-el-Kébir, symbole de la perfidie et de la francophobie anglaise. Mais nul ne peut nier, et cela quels que furent les calculs politiques et stratégiques du gouvernement anglais de Winston Churchill, que c’est grâce à l’Angleterre que la France a pu prendre place aux côtés des vainqueurs et retrouver son honneur.

    Richard Hillary a voulu pour épitaphe ces vers tirés de Gaspard Hauser de Paul Verlaine :

    Bien que sans patrie et sans roi
    Et très brave ne l’étant guère,
    Je voulus mourir à la guerre :
    La mort n’a pas voulu de moi.

    La mort a fini par vouloir de lui. Elle l’a emporté à l’âge de 23 ans. Grièvement brûlé une première fois, il avait voulu reprendre son service alors qu’il aurait pu se retirer et panser ses cruelles blessures sans que personne ne songe à s’en scandaliser.

    Pierre Clostermann dédiait son « Grand cirque » à ses camarades pilotes de la RAF qui sont morts eux aussi pour la libération de la France, à tous ces hommes à qui nous devons tant et sur qui l’oubli tombe si vite.

    Je voulais rendre hommage à leur courage et à leur sacrifice.

    Merci à eux.


    Le dernier ennemi - Bataille d’Angleterre, juin 1940-mai 1941 - Richard Hillary - Editions Tallandier, collection Texto - Préface d’Arthur Koestler

    La France qu’on aime

    samedi 28 juillet 2012, par Marc Leblanc

    « Ce qu’a dit M. Hollande (…) hier, personnellement, me scandalise, pour une raison très simple : ma France, elle n’était pas à Vichy, elle était à Londres depuis le 18 juin. Il n’a pas parlé au nom de la France que j’aime. Ce qui a été commis au moment de la rafle du Vel’ d’Hiv est une abomination, c’est une horreur, et ceux qui l’ont fait doivent être condamnés durement au tribunal de l’Histoire. Mais la France, qu’est-ce qu’elle a à voir avec cela ? Peut-être que M. Hollande se sent proche de la France des notables apeurés qui se sont précipités à Vichy après l’armistice. Ce n’est pas ma France », s’est offusqué le député UMP des Yvelines sur RMC et BFM-TV.

    « Vél d’hiv : pour Henri Guaino, la France n’a rien à voir avec les déportations » sur l’Humanité.fr du 23/07/2012

    Bien sûr, on pourrait dire que les atermoiements de ce pauvre Guaino, la plupart d’entre nous s’en battent l’œil avec une certaine indolence mâtinée d’une pointe de compassion tellement ce type est ridicule et minable. Voilà donc, en effet, la fameuse plume du Sarko qui vient nous la jouer « plus gaulliste que moi, tu meurs ! » après tant de temps passé à cirer les pompes du meilleur héritier de Pétain. Ce mec-là se voudrait une caution morale alors qu’il a été l’un des artisans d’une politique méprisable parce que méprisant les « autres » et les stigmatisant, tels les Africains, si peu entrés dans l’Histoire (mais qui s’emploient surtout à faire sortir la France de la leur) ou les gens du voyage et les Roms, fauteurs de délinquance patentés. Et j’en passe.

    Chaussé de ses plus gros sabots, l’homme à l’indignation élastique pousse même la perfidie jusqu’à associer Hollande à Vichy, donc à Pétain, donc à la collaboration alors que tout son discours, au contraire, condamne sans appel ce régime. Dommage pour ce cher Henri que l’image d’Epinal de sa « France que j’aime » et dont il se pose en dépositaire exclusif, le petit prétentieux, ne soit si brouillée par les graffitis haineux du Sarkozysme ! On aurait presque pu y croire. Mais il est vrai que, dans l’esprit étroit, étriqué et monomaniaque des gens de droite, la gauche n’est jamais légitime, qu’elle gagne et gouverne ou qu’elle perde et s’oppose. Heureusement pour Hollande, Chirac avait déjà commencé à tracer la voie…

    Bien sûr, nous aussi, on préfère la France de Londres à celle de Vichy. Près de 70 ans après la fin de la guerre, on a tout de même eu le temps de comprendre, comme Riton, où étaient les bons et les méchants. Surtout ceux qui n’y ont joué aucun rôle, comme les gens de ma génération et des suivantes, parce que nés après. C’est donc aussi le cas de Guaino, né en 1957 en Arles !

    Nous, ce qu’on connaît de cette fichue guerre, c’est ce que nous en ont dit nos parents et nos instituteurs. Souvent pas grand chose, d’ailleurs. Mais aussi ce que nous en avons lu dans les bouquins ou vu dans les documentaires et les films, à la télé ou au cinéma. Parfois aussi au théâtre. C’est dire que, pour nous, le choix était assez restreint : prendre le parti de Pétain était inconcevable sauf à revendiquer une démarche idéologique d’extrême-droite. Bien sûr, ça existe, et plus le temps passe, plus il semble que ces raisonnements simples et simplistes séduisent plus de monde, jusqu’à un récent président sortant. La force de l’oubli, sans doute.

    La France qu’on aime, donc, elle était aussi dans le Vercors et aux Glières, même un peu partout dans le pays, souvent misérable tant les moyens pouvaient lui manquer, si peu nombreuse le plus souvent, en butte à la délation de « la France que personne n’aime plus aujourd’hui » et dont personne n’a jamais été, semble-t-il. La France qu’on aime, c’était une armée de l’ombre de bric et de broc composée souvent d’inconscients, d’idéalistes, de gens de rien juste indignés par l’abandon, de gaullistes et de communistes et même d’étrangers et de métèques venus chez nous continuer le combat… Un peu les mêmes que ceux que Sarko, le mentor de ce cher Henri, aimait tant fustiger, il y a peu !

    Mais qu’on les aime ou pas, les France de Londres et de Vichy sont toujours La France, que je sache. Pétain n’a pas pris le pouvoir en renversant le gouvernement d’un pays démocratique : on le lui a donné, même si ce fait n’est pas exempt de magouilles et de combines.

    Guaino se donne des grands airs outragés lorsqu’il dit, parlant de ceux qui ont commis la rafle du Vel’ d’Hiv’, qu’il doivent être condamnés durement au tribunal de l’Histoire. On n’a, en effet, plus guère que ce tribunal-là pour les juger et les condamner puisque « la France qu’on aime », à quelques exceptions près, s’est bien gardée de le faire. Et on le comprend quand on se souvient du bel élan de patriotisme qui a saisi tant de nos concitoyens libérant leur furieuse envie de résister à l’oppression contenue avec tant de difficulté durant 5 ans. Ah, les beaux jugements sommaires ! Ah, la saine excitation procurée par la vue de ces femmes rasées et clouées au pilori pour avoir couché avec cet ennemi tant honni ! Ah, les beaux règlements de comptes au nom d’une morale frissonnant toujours dans le sens du vent dominant ! Était-ce pour conjurer le souvenir si récent des années noires durant lesquelles ce pays a aussi été un champion de la délation ?

    On nous a dit et répété que le souci du gouvernement provisoire a été d’éviter un bain de sang à la Libération. Sûr que les ambiguïtés de l’Occupation ne promettaient pas seulement des Jours Heureux ! Mais ce souci, au demeurant salutaire, n’a finalement jamais permis de solder les comptes. Au contraire, il a aussi donné à des ordures comme Papon la possibilité d’officier pareillement pour la République qu’ils avaient su le faire pour l’État français de Vichy, grâce à de Gaulle, et à d’autres, comme Bousquet, par ailleurs organisateur de cette rafle, de bénéficier de quelques protections comme celle de François Mitterrand. Cela sans être inquiétés ni rendre de comptes pour leurs actes. Dur, le tribunal de l’Histoire !

    Mais ce jugement de l’Histoire, aussi dur soit-il, ne nécessitait-il pas qu’un débat soit conduit dans le pays, et qu’il se trouve des intellectuels pour l’animer, analyser cette période et crever l’abcès une bonne fois pour toute ? Au lieu de cela, la thèse gaullienne de la France Résistante, celle qu’on aime avec Guaino, a voulu baigner l’histoire de notre pays d’une lumière glorieuse dont chacun ressent confusément qu’elle est aussi un peu artificielle. Pareil que pour la guerre d’Algérie, finalement.

    Ce qui fait froid dans le dos, avec la rafle du Vélodrome d’Hiver, ce qui est terrible et ce qu’a fort bien mis en exergue François Hollande, c’est qu’elle a été entièrement ordonnancée par des Français. Ce qui est terrifiant, c’est que ce sont notre police et notre gendarmerie qui ont exécuté les ordres donnés par des responsables français avec pour seule contrainte le devoir d’obéissance des fonctionnaires à l’État.

    N’en déplaise à monsieur Guaino, ces gens-là étaient bien des Français et donc c’était bien la France. Pas celle qu’on aime, j’en conviens mais la France, quand même. Quels qu’aient pu être leurs sentiments personnels, chacun d’eux porte une part de la responsabilité d’un crime immense et impardonnable. On aurait bien sûr préféré qu’ils agissent différemment, qu’ils se révoltent et qu’ils obligent le pouvoir à faire appel aux Allemands pour mater la rébellion et à endosser la vilénie. Qu’ils écrivent une nouvelle page pour illustrer l’esprit frondeur de cette France qu’on aime, prompte à se sacrifier pour la liberté, la justice et la gloire. Parce qu’on sait que c’est possible. On sait, par exemple, que malgré l’incompétence notoire de ses chefs d’alors (on parle de Gamelin et consorts), l’armée française (notamment, l’armée de l’air), dans la défaite de 1940, avait su écrire, malgré son sous-équipement, de belles pages d’héroïsme, hélas méconnues. En tout cas, à l’opposé de cette armée de branquignoles, de bras cassés et de tire-au-flanc, popularisée par un certain cinéma (la 7ème compagnie, par exemple). Mais là, non. Rien. Pas de révolte. Juste l’obéissance. Jusqu’au bout.

    A l’autre bout de cette chaîne de l’abjection et du malheur, il se trouve des hommes comme Primo Levi (dans « Si c’est un homme ») qui analyse avec une tragique gravité cette évidence si horriblement humaine : là où les hommes sont soumis à la pire des oppressions et où l’on penserait qu’ils feraient preuve de solidarité et de compassion mutuelle, il suffit à l’oppresseur de déléguer la plus infime partie de son pouvoir de vie et de mort sur les opprimés pour que, toujours, parmi ceux-ci se lèvent des individus qui, à leur tour, deviendront oppresseurs de leurs compagnons de misère et, parfois, leur pire cauchemar. Cet homme, qui était revenu avec si peu d’autres comme lui de ces camps où ils avaient survécu à tant de souffrances indicibles et que nous sommes incapables d’imaginer malgré ce qu’ils en ont raconté, nous disait que, finalement, il n’y a rien de plus banal que la lâcheté… ordinaire !

    Alors, c’est sûr que si on ramène cela à l’échelle de pays comme le nôtre, tant de lâcheté fait crasse et mieux vaut vénérer la France qu’on aime. Car ce qui fait peur, aussi, c’est de se dire, chose absurde, j’en conviens, que si pareille mésaventure se reproduisait, il se trouverait des gens pour aider nos bourreaux, avec ou sans uniforme de policiers ou de gendarmes et que nous leur serrons sans doute la main tous les jours.

    Le seul point sur lequel de Gaulle avait peut-être raison, c’est que la République n’a pas commis ces crimes. A mon sens, elle en porte néanmoins une lourde part de responsabilité car elle s’est avérée incapable de protéger ses citoyens en donnant le pouvoir à l’extrême-droite. Mais pour le reste, la France a bel et bien commis un crime les 16 et 17 juillet 1942 et bien d’autres durant cette sombre période. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire et de donner des leçons. Qui serions-nous, nous qui n’avons pas vécu cette époque, pour dire ce qu’il était bien de faire ? Que savons-nous de ce qu’aurait été notre propre comportement dans un contexte que nous ne connaissons pas vraiment ? Mais du moins, nous comme nos aïeux connaissons les valeurs qui fondent notre pays. Ce n’est pas mentir que de dire qu’elles ont été trahies et que, pour des raisons qu’on aimerait sincèrement comprendre, trop de nos concitoyens ont aussi trahi la France qu’on aime. Et que c’est de ne pas savoir l’expliquer qui rend la chose si douloureuse.

    Alors, de grâce monsieur Guaino, taisez-vous et honorons la mémoire des victimes de cette France abjecte qui nous marque tous d’une tache indélébile. Merci à Jacques Chirac et à François Hollande d’avoir mis un terme à cette hypocrisie gaullienne à laquelle vous vous raccrochez lamentablement !

    Un autre anniversaire

    dimanche 18 septembre 2011, par Marc Leblanc

    On s’habitue à tout et on l’oublierait presque.

    Le 18 septembre 1981, il y a donc 30 ans, la peine de mort était abolie en France après une mémorable « plaidoirie » de Robert Badinter.

    Ce jour-là, j’étais fier d’avoir voté pour François Mitterrand.

    11-septembre : sortez les mouchoirs !

    dimanche 11 septembre 2011, par Marc Leblanc

    Toute la journée, « ils » n’en auront que pour New-York, la « Grosse Pomme » martyrisée et ses « Twin Towers » abattues. Ça fait déjà une semaine que ça dure sur toutes les chaines de télé, les radios et dans la plupart des journaux et des magazines. Voyez France 2 avec son petit drapeau étasunien en bas à droite de l’écran de ses journaux du soir, qui nous sert des reportages tous plus émouvants les uns que les autres et nous promet une soirée spéciale ce soir, en bouquet final.

    10 ans déjà, c’est vrai, et un attentat inconcevable qualifié de crime contre l’humanité, pas moins.
    Près de 3000 morts, des milliers de blessés, l’horreur et l’incompréhension. Forcément un drame humain, comment en serait-il autrement ? Avec sa longue litanie de témoignages directs ou indirects qui constituent autant d’éclairages particuliers d’un événement en tout point extraordinaire et douloureux.

    Et la haine, aussi : le 11 septembre 2001, le jour où l’Amérique a ressenti dans sa chair celle qu’elle suscite au Moyen-Orient. Le signe qui donnera libre cours à la vengeance d’État, au nom de la liberté et de la démocratie. Toutes bonnes causes convoquées pour laver l’injure suprême faite par des barbus, des fanatiques, des musulmans, des Arabes, au pays le plus puissant de la planète ou supposé tel.

    Il est un peu lassant, pour ne pas dire irritant, de devoir toujours se défendre d’un quelconque mépris quand on ne partage pas la vision nombriliste des événements qui veut que ce qui touche l’Amérique supplante en importance quoi que ce soit qui se passe ailleurs (sauf chez nous, peut-être). Bien sûr, tuer des innocents dans un attentat est une chose terrible et abjecte. La mort d’un Américain, d’un New-Yorkais, est aussi injuste et inacceptable que celle d’un Madrilène, d’un Londonien ou d’un Parisien, d’un Européen qui fait l’objet de la même haine aveugle de la part des mêmes assassins sanguinaires d’Al-Qaïda, parce que représentant cet Occident honni. La haine encore et toujours.
    Mais, hormis la proximité familiale, nationale ou culturelle, ces morts-là ne sont pas plus injustes que celles des innombrables civils massacrés dans toutes les guerres du monde et réduits au rang de « dommages collatéraux », il me semble.

    Et puis, au fait, au nom de quelle grande œuvre meurent nos militaires aujourd’hui, en Afghanistan ? Juste pour que notre confetti présidentiel à nous puisse bomber le torse et dire sa fierté d’être l’ami des États-Unis ? Quelle misère !

    Crime contre l’humanité, le 11-septembre ? Mais contre quelle humanité ces crimes ont-il été commis ? La nôtre, simplement, à nous Occidentaux ? Ou bien aussi contre celle des morts de ces guerres presque oubliées tant elles sont interminables et complexes. Personne, pourtant, ne parle de crime contre l’humanité au sujet des victimes palestiniennes ou israéliennes (encore que là, des fois, c’est limite), irakiennes ou afghanes ou d’ailleurs et dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des attentats de New-York, Madrid, Londres ou Paris.
    N’aurions-nous pas l’émotion sélective ? Un peu quand même, pas vrai ? Sans même rappeler que beaucoup de ces gens sont morts aussi grâce à l’efficacité de nos industries d’armement dont on voudrait bien oublier l’importance pour nos balances commerciales. Et puis nous, c’est pas pareil : on signe des tas de conventions internationales pour vendre des armes propres et faire des guerres propres et justes avec des gens tout ce qu’il y a de réglos. Pas comme ces diables d’islamistes qui font leurs coups en douce…

    Alors, c’est sûr, je verserai sans doute ma petite larme sur toutes ces victimes de ces saloperies d’attentats, parce que ces gens-là, pas plus que les autres, ne méritaient de mourir ainsi ce jour-là. Mais je ne verserai pas dans la béatification ambiante de cet évènement qui a, soi-disant, changé le monde.

    Je vais aussi me rappeler qu’aujourd’hui, cela fera 38 ans que Salvador Allende Gossens est mort dans le palais présidentiel de la Moneda, à Santiago, capitale du Chili et, avec lui, la démocratie chilienne pour les quinze années qui suivirent.

    Là aussi, il se dit que les États-Unis ne sont pas tout à fait innocents. Le coup était bien monté. Mais on ne parle pas de crime contre l’humanité. Après tout, il y aurait eu un peu moins de morts qu’à New-York et beaucoup moins de blessés. Preuve que l’Augusto savait contenir ses pulsions, lui. Tout juste lui reprochera-t-on quelques dizaines de milliers de gens torturés et quelques centaines de disparus. Mais bon, des cocos pour la plupart, des Chiliens en tout cas, rien d’important. Pas comme s’ils avaient été Américains (du Nord), pas vrai ?
    Et puis tout ça, en fait, c’était comme qui dirait une œuvre de santé publique, pour remettre le peuple chilien dans le droit chemin, après son élan irresponsable de 1970 (selon Henry Kissinger) : élire un président socialiste sur le continent américain, quelle idée, voyons !

    Certes, on me dira que les affaires du Chili ne nous concernent pas vraiment et que, à l’époque du moins, ce n’était ni la première ni la seule dictature en cours de fonctionnement. On avait eu aussi l’Argentine, le Nicaragua, le Portugal, l’Espagne et la Grèce, pour ne citer que les plus proches de nous en termes de civilisation et de culture. C’est vrai. On peut noter accessoirement que si la démocratie est une invention dont nous aimons nous targuer, nous autres Occidentaux, on n’est pas mal non plus question dictatures et petites saloperies. Mais il n’y a pas de raison d’oublier car lorsque la démocratie est assassinée quelque part, c’est un peu de la nôtre dont il s’agit, pas vrai ?

    Et puis ces guerres et autres saloperies dans lesquelles l’Occident glorieux a trouvé un peu-beaucoup son compte. Quelle litanie : l’apartheid en Afrique-du-Sud, le Soudan, l’Éthiopie, le Rwanda, le Zaïre, le Congo, l’Angola, le Vietnam, l’Indonésie, Timor, etc. Pas de crime contre l’humanité, là ? Pourtant, en cherchant un peu, non ?

    Tant qu’à commémorer des événements abjectes, reconnaissons que l’imagination sans bornes de l’humanité, dans ce genre porteur, ne nous donne quasiment chaque jour que l’embarras du choix. De quoi faire beaucoup de belles soirées spéciales commémoratives et de beaux reportages émouvants. Un peu de variété, en somme…

    Bédarrides 1791 l’Evénement

    20 août 2011 : Bédarrides commémore le rattachement du Comtat

    jeudi 28 juillet 2011, par Marc Leblanc

    Petit rappel historique

    Le 18 août 1791, en l’église St-Laurent de Bédarrides, fut voté par l’assemblée électorale réunissant les représentants de toutes les communes comtadines la demande de rattachement du Comtat Venaissin à la France.
    C’est en cette même église, le 19 septembre 1791, après que l’Assemblée Constituante française, un peu mise devant le fait accompli, eût voté le décret de rattachement des états pontificaux d’Avignon et du Comtat (le 14 septembre), et avec le soutien de Maximilien Robespierre (quand même !), que l’acte fut enfin proclamé à la face du monde.

    Il est considéré comme la première mise en œuvre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Un droit que la France n’a pas toujours mis beaucoup de zèle à respecter par la suite, il faut bien le dire, y compris à l’égard du sien. Souvenez-vous du Traité de Lisbonne

    Sur le déroulement de ces événements, voir aussi ici.

    Il est à noter, pour nos aimables lecteurs passionnés d’histoire, que soixante ans après avoir activement milité pour le retour du Comtat Venaissin à la France et son entrée dans la République alors en gestation, Bédarrides s’est à nouveau illustré en défendant cette République contre le coup d’état du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, qu’on nommera plus tard Napoléon le Petit.
    S’ensuivit une féroce répression.
    Un square célèbre aujourd’hui cet esprit de résistance et porte le nom d’un de ses principaux instigateurs : Etienne Daillan.

    On lira avec profit cet article.

    Un événement chargé de symboles

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    Louis XVI reçoit Lafayette

    La première commémoration de « l’Événement » s’est déroulée le 21 août 2010 sur la place de la Mairie qui est aussi celle de l’église (à chacun sa référence).

    Il y a, je trouve, une certaine ironie dans le calendrier des fêtes vauclusiennes : Châteauneuf-du-Pape (l’ancien Châteauneuf-Calcernier, ainsi nommé en raison de son antique production de chaux) commence le mois d’août avec sa Véraison médiévale, toute à la gloire de ses vins et qui, finalement, célèbre aussi la féodalité, tandis que, à cinq kilomètres de là, Bédarrides le termine en commémorant rien moins que son abolition. Ainsi va l’histoire et son héritage…

    Dès que j’ai eu connaissance de cette initiative prise par quelques concitoyens voilà un an ou deux, et portée depuis par la municipalité, il était clair, à mes yeux, que ce rappel historique était chargé de symboles. Il était naturel que ce village s’en empare pour célébrer, dignement et dans la fête, la détermination et le courage des anciens — et il leur en a fallu — pour s’inscrire dans un mouvement historique découlant directement des idées de la Révolution.
    Après les fameuses déclarations guerrières, comme toujours, de Sarkozy (à Grenoble) et de sa clique sur une certaine délinquance et surtout sur les Rroms et les étrangers, cette symbolique revêtait à mes yeux une importance encore plus grande, bien entendu, comme en témoignait ce texte que j’avais intégralement reproduit dans ce billet. Cette commémoration était aussi, bien plus, un acte d’union autour de ce qui a construit notre République (même si elle n’existait pas encore à l’époque) : la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789.

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    Les villageois

    Car, lorsque le récitant du spectacle a commencé à énoncer les premiers articles de la Déclaration, alors, nous, le public tout entier, les avons applaudis comme avait dû les applaudir, à l’époque, le petit peuple de ce bout de territoire en raison des espoirs fous qu’ils faisaient naître en eux. Et pourtant, il s’agissait seulement, pour la plupart de ces gens modestes, du droit de moudre librement le blé et de manger à sa faim…
    Je me suis dit, à ce moment-là, que malgré nos différences d’opinions, aujourd’hui, nous étions encore unis par ces mêmes principes malgré l’indignité de ceux que, par la voie de cette démocratie que nos ancêtres avaient si cher payée, nous avions portés au pouvoir.
    Quelle émotion, donc ! Ainsi, on reprend confiance en la sagesse de notre peuple et on se dit que le pire n’est pas certain.

    Le spectacle et ses secrets

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    Le vice-légat du Pape

    Si l’affaire est sérieuse, elle n’en est pour autant pas dénuée d’un certain pittoresque. Car la distribution est assez simple : hormis le récitant et metteur en scène, Guy BERTRAND, et peut-être quelques comédiens et techniciens du spectacle, professionnels et amateurs, tous les « acteurs » bénévoles de cette production sont de modestes citoyens simplement heureux d’être là. Des gens du village habillés en costumes d’époque dont les plus simples ont été réalisés soit par un atelier de confection spécialement créé pour l’occasion, soit par les figurants eux-mêmes ou leur famille. Les autres, les plus complexes, sont de véritables costumes de théâtre.

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    Le maire, sa femme et les petits mitrons

    De plus, tous les textes sont enregistrés, ce qui a l’avantage de prévenir tout aléa technique ou humain. Il n’empêche que les « figurants actifs » déploient leurs talents de comédiens au travers de la gestuelle voulue par le metteur en scène. Rien de mieux quand même pour flanquer le trac !

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    Le frais curé de Bédarrides et ses bonnes soeurs

    Et, forcément, tous ces visages n’étaient pas si anonymes que cela pour la plupart des spectateurs. Il était d’ailleurs assez cocasse de reconnaître telle ou telle figure du village, appliquée à jouer son rôle, aussi modeste soit-il. Ainsi le président du club du 3ème âge en curé du village et sa femme en bonne sœur, le boulanger en maire du village (le premier) et sa femme en paysanne, le conseiller municipal (véritable) en consul du village (le dernier), etc. De Louis XVI au plus modeste paysan, en passant par les nobles, le clergé et les gardes pontificaux et françaises, tous sont Bédarridais et tiennent parfois plusieurs rôles.

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    Le consul

    Pour certain(e)s même, leur contribution ne se limite pas à faire figurant(e)s. Nombreux sont celles et ceux qui ont aussi participé au service du « repas révolutionnaire » précédant la représentation. Et quel repas ! Fameux !

    Au total 60 à 80 personnes mobilisées pour fêter cet événement et dont la journée fut bien chargée, à n’en pas douter.

    Un seul petit regret pour ma part : les textes d’accompagnement, lorsqu’ils donnent la parole à des Comtadins, ne chantent pas assez l’accent du pays et il y manque sans doute des expressions populaires provençales. Ceci dit, c’est un moindre mal. D’abord parce que ces textes sont très bien écrits. Ensuite car rien n’est pire à l’oreille qu’un accent provençal de comédie (confère Orane Demazis et Pierre Fresnay dans la trilogie de Pagnol) et dire un texte n’est pas si simple qu’il y paraît. Alors, à défaut de grives…

    1791, deuxième édition

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    Nymphes bédarridaises

    Cette année, la seconde édition se déroulera le samedi 20 août.

    Et cette fois nous en serons ! Personnellement, je porterai sur mes frêles épaules le rôle du Cardinal Anne Louis Henri, Comte de La Fare (1752-1829), qui n’était qu’évêque de Nancy au moment des faits. Il fut de ceux qui votèrent l’abolition des privilèges lors de la fameuse nuit du 4 août 1789. Il s’en mordit rapidement les doigts, comme beaucoup d’autres, et devint finalement un adversaire acharné de la Révolution. Il participa cependant à la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, ce qui n’est pas rien même si la suite a montré les limites de son enthousiasme initial.

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    Service

    Bref, un des rôles-clés du spectacle ! Songez : 1 phrase de 17 mots à dire de l’air le plus inspiré possible. Le rôle de ma vie. A moi Hollywood après ça !

    Ceci dit, les répétitions (car il y a des répétitions, oui môssieur, et même une générale, parfaitement !) se passent dans une ambiance bon enfant, sans prise de tête (au moins chez les « comédiens ») mais studieuse, chacun ayant à cœur la réussite du spectacle. Disons quand même que, plus le jour fatidique approche, plus notre metteur en scène a tendance à se liquéfier face à l’amoncellement de petits problèmes restant à résoudre (genre loi de Murphy), ce qui, soit dit en passant, ne traumatise pas outre mesure le reste de la troupe, d’humeur plutôt espiègle, disons.
    Il faut dire, pour être honnête, que cette farouche volonté de réussir, propre à déplacer des montagne, est pour beaucoup le fruit de notre cachet : de l’Oasis, du Coca et de l’eau de source, forcément, ça motive…

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    Service, toujours

    Vous êtes invités

    Le 20 août prochain, il est absolument impossible que vous ayez mieux à faire que d’assister à « Bédarrides 1791 l’Événement » après avoir fait ripaille et goûté à nos vins. J’ai du mal à imaginer quelle excuse vous pourriez donner tellement cela paraît inconcevable. Et cela d’autant plus que ce soir-là, nulle part sur la planète ne se déroule d’événement pouvant tant soit peu faire concurrence. Aucun blaireau couronné prince quelconque ne se mariera avec une pétasse roturière friquée pour faire rêver le bon peuple. Quant à la télé (Mouarf ! Fort Boyard !)… Passons.

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    Té, Jeannette !

    Bédarrides étant un ancien port fluvial, on peut aisément y amarrer un voilier de 18 m sans problème… ou presque (n’est-ce pas Ydikoi ?). Quant à ceux qui voudraient venir à moto des lointaines contrées d’outre-Rhône, d’outre-Durance et d’outre-Drôme, il n’y a pas non plus de problème pour parquer ces délicieux engins.

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    Miréio ?

    J’ajoute, à l’attention de ceux qui se sentiraient exclus de ces messages subliminaux personnels, qu’ils ne doivent surtout pas renoncer à nous rendre visite. Bien au contraire. A Bédarrides, c’est pas les bistrots qui manquent pour se rafraîchir et, en attendant d’en prendre plein les mirettes avec nos révolutionnaires, ils peuvent aussi embarquer pour une croisière bucolique et instructive sur la Sorgue. Tout est fait ici pour votre bien-être.

    Alors, chiche ? Rendez-vous le 20 août 2011 pour fêter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

    Rendons à César

    Les six premières photos (de nuit), celles du spectacle et des figurants, sont de Christian Dresse.
    Les autres… de moi.

    Première parution : 14 août 2009.

    10 novembre 2010 : Petite mise à jour de cet article suite à deux commentaires provenant des intéressés eux-mêmes : ajout d’un lien en bas de page vers un site de soutien.

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    Papetiers depuis 1545

    C’est en avril 1547 que le premier moulin à papier fut créé à Malaucène par Pierre Salomé. Il était connu sous le nom de « Moulin du Bourg-Rossignol » et utilisait la force motrice du Groseau, un ruisseau jaillissant d’une résurgence (une fontaine vauclusienne) située un peu plus haut, dans un virage de l’actuelle route qui monte vers le sommet du Mont Ventoux.
    On trouve près de la source, aujourd’hui, outre un restaurant d’assez bonne tenue, un petit parc ombragé, au pied de la falaise, où aiment à s’arrêter pour pique-niquer, ou simplement se rafraichir, les nombreux candidats à la célèbre ascension (ou descente), qu’ils soient en voiture ou à moto ou, bien entendu, à vélo. Cette dernière population constitue d’ailleurs, en toutes saisons, un effectif non négligeable des hordes pacifiques qui s’attaquent au « Géant de Provence ».

    Pour en revenir à l’industrie du papier, c’est véritablement en 1554 que Jean Couturier, ayant pris le moulin en location, le fit prospérer au point que son nom est depuis lors associé à la naissance de l’industrie papetière de Malaucène.
    Depuis, l’histoire de la papeterie à Malaucène est intimement liée à celle, avec un grand « H » et passablement mouvementée, du Comtat Venaissin.

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    Totem 1

    Si, à l’origine, la production visait essentiellement à fournir du papier de correspondance ou pour l’imprimerie — et avec un certain succès puisque du papier de Malaucène a reçu l’agrément royal — au XIXème siècle commença la production de papiers spéciaux, notamment pour cigarettes. Ce dernier finira même par devenir la spécialité de l’usine avec une renommée mondiale. Elle fabriquait ces dernières années des bagues pour filtres de cigarettes. Elle appartient désormais au géant américain Schweitzer-Mauduit, leader mondial du papier à cigarette, qui vient de décider sa fermeture.

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    Totem 2

    Tout cela est donc bien fini…

    J’interviens aux Papeteries de Malaucènes — on dit aussi Malaucène Industries — depuis 2005, pour réaliser des inspections règlementaires comme je le fais depuis bientôt 20 ans dans toutes sortes de domaines industriels tels que la parfumerie, les cimenteries, la presse, la pétrochimie ou d’autres encore.
    J’ai souvent eu la chance d’intervenir dans des usines qui avaient derrière elles une longue histoire et d’y rencontrer des gens qui en étaient porteurs, non sans fierté. C’est justement ce que j’aime dans ce métier. Il ne s’agit pas pour moi de me contenter d’une assez monotone analyse technique mais aussi et surtout, peut-être, de découvrir et de comprendre l’activité des sites que je contrôle. J’aime discuter, lorsque cela est possible, avec les techniciens et les ouvriers que je rencontre, de ce qu’ils font, à quoi sert telle ou telle machine, quel est le processus de fabrication de tel produit, d’où tout cela vient-il, etc.
    Je dois dire que j’ai toujours eu des interlocuteurs passionnés, qui avaient fait leur l’histoire de l’entreprise à laquelle, souvent en dépit des vicissitudes de l’époque, ils étaient sincèrement attachés, avec la conscience que leur travail participait à sa prospérité et à sa renommée. Ce que d’ailleurs je comprends et respecte car j’éprouve, peut-être naïvement, le même sentiment à l’égard de la mienne. On peut peut-être appeler cela de la « noblesse ouvrière ».

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    ici reposent 20 ans d’une vie

    Bien sûr, cela a été le cas aux Papeteries où mon interlocuteur, HD, m’a fait les honneurs de la place, allant même jusqu’à m’offrir un livre [1] relatant, en anglais, l’histoire du site. Sa fierté tenait aussi à la manière dont était organisé son service et aux technologies de pointe appliquées à la production. Et tout ceux dont j’ai fait la connaissance durant ces quatre années parlaient de « leur » usine avec cette même pointe de fierté.

    Contrairement à l’idée que professent ceux qui réduisent le travail à un simple contrat qui définirait strictement tous les contours d’une activité professionnelle — un travail donné contre un salaire donné et puis basta ! — nous nous sentons co-propriétaires de l’entreprise qui nous emploie. D’ailleurs, on ne la désigne que comme « notre » entreprise ou « notre » société. On ne peut évidemment passer une bonne partie de sa vie dans une entreprise, et parfois une vie professionnelle entière, sans qu’elle finisse par faire partie de nous-mêmes, de notre identité, même si, souvent, il y a assez peu de reconnaissance en retour de la part de certains cadres et des actionnaires, qui savent cependant en jouer pour faire avaler des couleuvres toujours plus grosses.

    L’annonce de la fermeture définitive de l’usine ne m’a que partiellement surpris. Depuis quatre ans, les « dégraissages » et les plans sociaux se sont succédés. A la fin de 2008, il était question d’arrêter la machine à papier (MAP dans le jargon local), ce qui s’est produit effectivement au printemps.

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    Mort de MAP

    Depuis quelques années, une bonne partie du papier arrivait du Brésil où le groupe possède la plus importante usine à papier du monde. Il semble aussi qu’il était question d’ouvrir une ligne de production en tout point identique, mais plus moderne, en Chine.

    Et on le comprend. Lorsque les manufacturiers prétendent prendre sur eux de ne pas répercuter les hausses des taxes sur le tabac, ça nous arrange bien, nous autres fumeurs, et on évite soigneusement de se poser des questions sur cette « générosité » qui sonne comme un pied de nez au gouvernement. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir fait une école d’économie pour comprendre que ce manque à gagner doit être compensé : les actionnaires ont soif de dividendes les plus juteux possible. Alors installer des usines dans des pays moins regardants sur les problèmes environnementaux — la fabrication du papier, ça pue et ça pollue ! — sur les aspects sociaux, les conditions de travail et la rémunération des travailleurs, finalement, dans cette logique de profits, ça coule de source… comme le Groseau.
    En fait, le tabac nuit à notre santé mais son commerce tue encore plus sûrement les emplois de nos compatriotes.

    Il y a d’ailleurs là une de ces superbes hypocrisies dont notre société a le secret : la vente du tabac, pourtant désigné comme extrêmement nuisible, n’est pas interdite mais l’Etat ne cesse d’en augmenter la taxation, sous prétexte de santé publique, se goinfrant sur ce commerce morbide et précipitant un peu plus la désindustrialisation du pays pour motif de crise financière.

    Encore 250 personnes envoyées au Pôle Emploi et près de 500 ans d’histoire industrielle passés par pertes et profits.
    Car il n’y aura pas non plus de repreneur. Le groupe s’y oppose et pour cause : le candidat venait marcher sur ses plates-bandes. Comme quoi, le libéralisme ne s’accommode pas forcément de la concurrence, n’en déplaise à ses apôtres.

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    Une vue de l’usine

    Ils auront mené une belle bagarre, les papetiers de Malaucène, comme les Conti, ceux de Molex, de New Fabris et d’autres dont on parle moins. Ils pourront se consoler en écoutant les déclarations lénifiantes d’un gouvernement qui se la joue Ponce Pilate tout en distribuant généreusement l’argent public sans imposer de contre-parties trop dures à ces malheureux groupes industriels et autres banquiers, lesquels continueront de s’enrichir sur notre dos pendant que nous crèverons la gueule ouverte, en essayant de rembourser la dette publique. Eux, seront bien à l’abri derrière leur bouclier fiscal, sous leurs parachutes dorés et sur leurs stock-options. Mais, au moins, on crèvera rassurés : le capitalisme refondé aura été sauvé.

    Ça, c’est une bonne nouvelle !

    Il n’empêche : je suis profondément triste pour tous ces gens que je ne connais pas forcément individuellement mais que j’ai croisés au cours de ces quatre années et dont, somme toute, j’ai partagé un peu la vie et les ambitions.
    Je suis triste et furieux de voir le mépris dont ils sont victimes, eux comme tous les autres cités plus haut. Bien sûr, ce n’est guère surprenant, ce n’est pas une nouveauté, mais c’est chaque fois le même mélange de sentiments : la colère, la haine, l’incompréhension.

    Et puis, je me dis que, au train où vont les choses, il se pourrait que demain ce soit mon tour. Après tout, les prestataires de service, quels qu’ils soient, ne peuvent prospérer que si leurs clients font de même. Or, une entreprise, dont l’histoire et le sort sont à ce point liés à ceux de l’industrie française, est elle aussi en danger.

    Il me semble évident que le processus de casse de notre industrie, comme celui de nos services publics et de nos organismes sociaux, va au-delà de simples choix économiques dictés par une doctrine prétendûment libérale. C’est aussi et surtout un choix politique au service exclusif d’une classe sociale qui s’est arrogée tous les pouvoirs et qui ne craint plus (pas plus qu’elle ne la supporte) la contradiction. Aux riches toujours plus de richesse et merde aux petits.

    Salut à vous, papetiers de Malaucène. Avec toute ma considération et ma solidarité.

    Pour plus d’informations et soutenir la lutte de ces travailleurs, rendez-vous sur le site Le coin des Papetiers du Comité de soutien aux papetiers de Malaucène.

    Notes

    [1] Malaucène, five centuries of papermaking in Provence, by Victor Mason

    Roms : petit complément

    vendredi 3 septembre 2010, par Marc Leblanc

    Je rentre à peine d’une petite virée de près de 2000 km en région Centre. Que de belles choses vues et de beaux paysages traversés. France, que tu es belle !

    Mais je vous en reparlerai sous peu.

    Pour l’instant, les affaires reprennent lentement. Avant de me plonger dans la lecture des 9638 courriels en souffrance de la FFMC, petite plongée dans l’actualité qui n’a, hélas, guère changé en une semaine.

    Et pour commencer, ce superbe billet de Maître Eolas sur les Roms (notamment). De la belle ouvrage dont je vous laisse juge : cliquez ici.

    Et pis c’est tout (pour l’instant) !

    Les jours heureux

    De bien belles personnes

    samedi 5 juin 2010, par Marc Leblanc

    Je n’avais jamais lu le programme du Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mars 1944, dans la clandestinité [1]. Pourtant, comme tout un chacun, j’imagine, je savais que ce programme avait jeté les bases d’un nouveau pacte social pour la France d’après-guerre, duquel étaient sortis la Sécurité Sociale, les retraites par répartition, la liberté de la presse, la nationalisation des banques et des compagnies d’assurance ainsi que de l’énergie et de plusieurs grandes entreprises fautives de collaboration avec l’ennemi nazi. Mais dans le détail, j’en ignorais le contenu.

    Cette lacune est désormais comblée à la faveur de sa réédition par l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, sous la coordination de Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchainé [2]. Et oui, je comprends mieux. Et oui, c’est un bien beau texte.
    Il est porteur d’un idéal de partage, de solidarité et de justice sociale voulant faire de notre pays, dès sa libération, une « démocratie économique et sociale » assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et le bonheur de tous. Il affirme l’union de la Résistance autour du général De Gaulle en fixant pour premier objectif commun la libération du pays du joug de « l’occupant provisoire » (sic) et de ses valets français. Pourtant, ceux qui l’ont écrit étaient loin de partager les mêmes visions politiques. Au terme de nombreuses réunions clandestines, pour lesquelles ils risquaient à chaque fois leur vie, ils ont adopté ce texte à l’unanimité. Voilà aussi ce qui rend ce programme encore plus exceptionnel.

    Bref, ce petit opuscule de quelques pages, remarquablement concis, condense un ensemble d’objectifs qui sont tout le contraire de l’action de Sarkozy. Pourtant, ce dernier n’hésite pas à prétendre que celle-ci s’inscrit dans l’héritage du programme du CNR [3]. Imposture !
    Au contraire, « Les jours heureux » souligne avec une acuité et une précision quasi-horlogère l’entreprise de démolition en cours.

    Soyons juste, cependant : cette entreprise n’est pas le seul fait de la droite sarkozyste. Elle a commencé dès les années 50/60 et s’est poursuivie depuis, à touches plus ou moins discrètes, sous à peu près tous les gouvernements, y compris, malheureusement de gauche, malgré quelques tentatives avortées de cette dernière de trouver des parades (Cf. : Pierre Bérégovoy en 1990 pour le financement des caisses de retraite). Mais Sarkozy a fait sienne la déclaration de Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, ancien maoïste, le 4 octobre 2007 :

    Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance.(…) Le gouvernement s’y emploie.

    Il faut dire que ce programme porte une marque de naissance insupportable aux yeux de certains : ayant été écrit par les représentants de partis politiques, de syndicats et de groupes citoyens de tendances diverses voire opposées, il est nécessairement un compromis. De plus, il est fortement marqué par l’influence des partis communistes et socialistes (SFIO), ce qui correspond bien à la réalité de l’époque.
    De Gaulle le savait bien : unifier autour de lui la Résistance qui, jusque là, agissait en ordre dispersé, sans coordination et, donc, sans grande efficacité d’ensemble, était nécessaire pour que le chef de la France Libre soit reconnu comme le seul et légitime interlocuteur des Alliés. Il fallait restaurer l’État et, dans le même temps, empêcher les Anglo-Américains d’imposer à la France un gouvernement militaire étranger chargé de l’administrer jusqu’à l’établissement d’un gouvernement légitime issu des urnes (AMGOT [4]). Même s’il avait pris ses distances avec le CNR, il en avait néanmoins besoin et ne l’a pas désavoué. On peut imaginer que, une fois le pays libéré, il n’a pas débordé d’enthousiasme pour mettre en application ce programme, beaucoup trop « social », à bien des points de vue, pour la droite conservatrice.

    Par ailleurs, si, au sortir de la guerre, le grand patronat a fait profil bas, compte tenu de l’attitude peu reluisante de certains de ses représentants sous l’occupation, et certainement aussi en raison de l’aspiration générale à une plus grande justice sociale après les privations et la répression aveugle, il n’a pas vraiment goûté de se voir en partie privé de certaines de ses prérogatives traditionnelles et de se voir imposer une solidarité insoutenable avec les gueux de salariés. Le bonheur du peuple n’a jamais vraiment été l’objectif premier de la grande bourgeoisie d’affaire. Sinon, ça se saurait depuis longtemps.
    Partant, le patronat n’a eu de cesse, à mesure qu’il relevait la tête, de batailler contre les réformes réalisées à la Libération, d’abord en sous-main puis de plus en plus ouvertement . Ce fût notamment le cas, dans les années 50, lors de l’échec de la mise en place du système de retraite universel issu du programme du CNR. Elle fût rejetée par les artisans, commerçants et paysans qui refusaient de voisiner avec les syndicats ouvriers et qui étaient soutenus dans l’ombre par le grand patronat et les conservateurs.
    Pourtant, force est de constater que la politique de planification, elle-même issue du programme du CNR, a été très bénéfique à cette grande bourgeoisie même si elle a été contrainte durant une trentaine d’années à partager (de moins en moins, au fil des contre-réformes) la prospérité engendrée. Mais, sans ces plans successifs destinés à reconstruire le pays, elle aurait eu le beurre, l’argent du beurre et, en prime, le cul de la fermière. De quoi vous dégoûter de tant de gâchis !

    On comprend mieux que le programme du CNR n’ait pas été enseigné dans les écoles. Personnellement, je n’ai aucun souvenir de la moindre référence durant ma scolarité. Sans doute, la droite au pouvoir comptait-elle sur l’effet du temps. On finit par tout oublier, surtout quand on ne se donne pas la peine d’entretenir le souvenir. Certes, on continue de commémorer le sacrifice des Résistants, tombés pour libérer la France. Mais on a bien soin de les dissocier de l’idéal qui, au-delà de la lutte contre « l’occupant provisoire », animait ces jeunes femmes et ces jeunes hommes.
    Au fil du temps, l’idéal de la Résistance a fini par se déliter en même temps que le discours dominant orientait les consciences vers plus d’individualisme. Finies la solidarité, l’égalité des chances, la justice sociale.

    Pourtant, qui, aujourd’hui, ne reconnait pas en la Résistance et dans l’action du général De Gaulle la restauration de l’honneur du pays avili sous la botte fasciste de l’occupant et de Pétain ? A peu près personne (sauf, très certainement, les nostalgiques des heures de gloire du nazisme) et certainement pas la droite qui, dans sa majeure partie se prétend l’héritière de De Gaulle.
    Mais, pourquoi, alors, Sarkozy s’emploie-t-il à effacer la vilénie du régime de Vichy lorsqu’il déclare, le 12 novembre 2009, dans le Vercors, autre haut-lieu de la Résistance :

    Depuis deux-cents ans, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés. C’est que la culture française est irréductible au totalitarisme [5].

    Rien de grave pour nos libertés ne s’est donc produit entre 1939 et 1945, d’après lui. Il est vrai que son discours avait pour sujet la fameuse « identité nationale » dont le triste Besson voulait qu’on débatte. Le parallèle aurait-il été alors trop cruel ?

    Il fallait bien un jour siffler enfin la fin de la récréation. Si la gauche s’est montrée pitoyablement incapable de défendre cet héritage, abandonnant peu à peu les ouvriers et les plus défavorisés au discours démagogique de l’extrême-droite pour se rallier au concept fumeux de libéralisme social, la droite a joué sa partition habituelle sans trop se forcer. A nouveau, aujourd’hui, les intérêts particuliers des grands groupes financiers et industriels, ceux de la grande bourgeoisie en fait, prennent le pas sur l’intérêt général, laissant de plus en plus de nos concitoyens sur la touche. Ironie de l’histoire, ce sont souvent des cadres formés dans nos grandes écoles (ENA, Polytechnique, etc.) pour être de grands commis de l’État, qui ont choisi de s’enrichir de la façon que l’on sait en prenant la tête de grands groupes industriels et financiers. L’ENA (Ecole Nationale d’Administration), fondée en 1945. Encore un héritage du CNR.

    On lira avantageusement cet éditorial de Serge Halimi, dans le Monde Diplomatique n°675 de juin 2010, qui approfondit et élargit encore ce constat.

    Sans doute, les Français ont-ils la mémoire courte. Jusqu’à quand accepterons-nous sans broncher ce pillage de notre pays par une classe de privilégiés sans scrupules ? Ils devraient pourtant se méfier : à force de perdre nos acquis, viendra le jour où nous n’aurons plus rien à perdre. Et quand on n’a plus rien à perdre, le désespoir peut engendrer les pires choses… ou les meilleures, selon que l’on sombre dans les extrémismes les plus noirs ou que la démocratie, la vraie, enfin, reprend ses droits.

    Pour ma part, je trouve rassurant que de grands personnages de la Résistance [6] nous appellent à un sursaut de dignité et de conscience, pour dénoncer l’imposture de Sarkozy et de ses godillots, pour faire renaître le souffle de la Résistance, du CNR.

    La bataille n’est pas perdue. Elle ne fait que commencer et le cours des choses peut s’inverser. Il le faut !

    Pour conclure, je voudrais citer un extrait de la déclaration improvisée de M. Stéphane Hessel sur le plateau des Glières, le 17 mai 2009, en réponse à la visite de Sarkozy quelques jours plus tôt [7] :

    Sachez que la désobéissance, la préférence donnée aux valeurs par rapport à la loi, c’est une partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté résistante. Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est continuer à s’indigner lorsque quelque chose est proposé qui n’est pas conforme à ces valeurs, qui n’est pas acceptable, qui est scandaleux.

    Et cet autre extrait du texte de CRHA qui conclut ce livre :

    Au début des années 1940, l’oppression était particulièrement brutale. Y résister était, comme l’établit l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, un droit naturel et imprescriptible. En ce début des années 2010, l’oppression prend des formes heureusement moins violentes, mais plus insidieuses ; il faut d’autant plus y résister.

    Si résister, c’est « savoir garder sa capacité d’indignation » et, toujours, « privilégier la légitimité face à la légalité », alors, face à l’entreprise de démolition sociale (mise en œuvre) par le capitalisme ultralibéral et ses servants politiques, nous pouvons légitimement user de ce terme.

    … A CHRA… nous tenons à rompre avec le fatalisme ambiant qui rend acceptable l’inacceptable. Nous tenons à le répéter sans relâche : ce qui était possible il y a soixante-cinq ans, alors que la France était ruinée, l’est encore aujourd’hui.

    … la résistance n’appartient pas au passé.

    Notes

    [1] D’abord intitulé « Programme d’action de la Résistance », c’est Jules Meurillon, chef de la propagande-diffusion du groupe de résistants Libération-Sud, qui lui donna le titre « Les jours heureux »

    [2] Les jours heureux - Le programme du Conseil National de la Résistance de mars 1944 : comment il a été écrit et mis en œuvre, et comment Sarkozy accélère sa démolition. Éditions La Découverte - 9 bis rue Abel-Hovelacque - 75013 Paris - ISBN 978-2-7071-6016-4 - 14,00 €

    [3] Déclaration du 22 juin 2009 devant le Parlement réuni en congrès à Versailles, façon discours sur l’état de l’Union du président des États-Unis, après deux voyages sur le plateau des Glières à l’occasion de commémorations douteuses qui ont provoqué la réaction de citoyens plus respectueux que notre pr��sident de l’héritage de la Résistance

    [4] Allied Military Government of Occupied Territories

    [5] Extrait des textes accompagnant la réédition des Jours heureux

    [6] Stéphane Hessel, Raymond Aubrac

    [7] Citation à partir de la réédition des Jours heureux déjà citée

    11 novembre

    jeudi 12 novembre 2009, par Marc Leblanc

    Une fois n’est pas coutume, je vais saluer une initiative de notre furoncle national : l’invitation de la Chancelière allemande, Angela Merkel, aux cérémonies commémorant l’armistice du 11 novembre 1918.

    Un symbole fort à mes yeux.

    Il était plus que temps, 91 ans après la fin de cette monstruosité, d’en finir avec l’idée destructrice — et qui a conduit à la Seconde Guerre mondiale, entre autres motifs — qu’il y avait une France victorieuse — mais à quel prix ? — et une Allemagne vaincue, pour ne retenir que la folie meurtrière incompréhensible et la souffrance infinie des peuples. Au final, deux pays exsangues et traumatisés, deux peuples ravagés, plongés dans un deuil terrifiant.
    On me dira ce qu’on voudra. Si toutes les guerres sont dans ce cas, celle-ci (14-18) et celle qui l’a malheureusement suivie (39-45), plus que toute autre sans doute, ne sont que les victoires de la folie et de la barbarie sur l’intelligence et c’est l’Humanité elle-même qui en est sortie vaincue.

    En associant l’Allemagne à la commémoration de la fin de cette tragique boucherie — et ce, au lendemain du vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, autre plaie abjecte de l’histoire européenne — Sarkosy, quelles que puissent être ses motivations réelles, fait œuvre utile en célébrant davantage un drame partagé par deux peuples (et par d’autres aussi) que la gloire militaire, ici terriblement futile et absurde.
    J’objecterais simplement que, comme pour la commémoration du débarquement du 6 juin 1944, il a oublié d’y associer les pays qui ont été impliqués dans ce conflit et ont, eux aussi, payé un sanglant tribut. Même si l’affirmation de l’amitié franco-allemande, par ce geste symbolique fort, n’en est que plus éclatante, il n’est pas possible d’oublier la souffrance des autres peuples. C’est une faute de ne pas l’avoir rappelé avec insistance.

    Pourtant, il semble que tous les préjugés ne soient pas vaincus pour autant. Pour preuve, Olivier de Kersauson, chroniqueur dans une émission de Laurent Ruquier sur Europe 1, en principe humoristique, qui dérape :

    Comment peut-on apprendre l’allemand ? C’est une langue de collabo !

    Et déverse ensuite un fiel germanophobe qui n’avait rien de très drôle car empreint de racisme.
    Il est possible que cela ne soit qu’une de ces provocations dont l’homme, par ailleurs talentueux, a le secret. Hélas, j’en doute. Ce mépris injurieux de l’Allemagne, de sa langue et de sa culture —laquelle n’a vraiment rien à envier à la nôtre — est tout simplement abjecte. Là, l’Amiral, tu me déçois beaucoup !

    Comme Jacques Tardi, qui, depuis plus de quinze ans, fouille la boue sanglante des tranchées pour y révéler la souffrance terrifiante des hommes dans le déchainement de l’enfer, je suis fasciné par la Grande Guerre. Je l’ai déjà exprimé. Je ne comprends pas comment des êtres humains ont pu supporter tant de souffrance et de misère. Je ne comprends pas comment des hommes dont la vie n’était jamais menacée ont pu sacrifier, par tant de décisions absurdes et criminelles, celles de millions de leurs compatriotes. Quel mépris du peuple ! Surtout, je ne comprends pas qu’une telle saignée n’ait jamais (ou quasiment) donné lieu à une demande d’explications démocratique. Le sacrifice de toutes ces vies était-il réellement indispensable, même au nom de la sauvegarde du pays ? Personne n’en a jamais rendu compte. On célèbre les bouchers, en donnant leurs noms à nos rues, mais, finalement, pas les simples troufions déchiquetés au fond de leurs trous à rats au nom de la grandeur de la France. Surtout, on fait comme si ceux qui sont comptables de leur mort, politiques et militaires, avaient agi au mieux. L’énormité du massacre signifie pourtant que c’est loin d’avoir été le cas.

    C’est pourquoi je ne partage pas le mépris que Siné exprime, dans le numéro 61 de son hebdo du 4 novembre dernier, à l’égard des familles des militaires français tués en Afghanistan, dans une embuscade talibane, en août 2008, lesquelles attaquent en justice l’Etat français pour « mise en danger délibérée de la vie d’autrui ». Siné écrit :

    Elle est bonne, celle-là ! Les engagés volontaires sont payés pour, oui ou merde ? Tuer de l’ennemi ou se faire zigouiller par lui, c’est leur boulot. Ils aiment ça le sang. Je conçois qu’ils préfèrent verser celui des autres que le leur, mais que leurs indignes géniteurs nous lâchent la grappe avec leurs pleurs et leurs gémissements !

    J’ai abordé ce sujet dans mon billet « La guerre, ça tue ! Troisième couche ». Je n’ai pas changé d’avis sur le constat qui me semble évident : à la guerre les soldats meurent. Ma question reste également la même : que fait la France dans ce merdier ? Et comme il semble bien que la classe politique, dans sa grande majorité, refuse de demander des comptes, pas plus que l’opinion publique qui semble se foutre comme d’une guigne de l’engagement de notre armée dans ce conflit, je ne trouve finalement pas si absurde que les familles de ces militaires demandent des comptes.
    Evidemment, s’il s’agit simplement de faire pleurer les foules parce que leur « grand bébé » est mort au combat, douleur que je respecte, je ne pense pas qu’il en sorte grand chose. Mais s’il s’agit de dire aux hommes politiques et à l’armée, mais aussi au peuple apparemment indifférent, qu’ils sont responsables de la vie, et de la mort, des soldats qu’ils envoient guerroyer au nom des soit-disant « intérêts supérieurs de la nation », alors je suis d’accord.
    C’est en notre nom que ces hommes sont là-bas. Qu’ils aient choisi volontairement [1] ce métier n’y change rien : leur vie est aussi précieuse que la nôtre. Personne n’a le droit de la mépriser par des choix politiques irresponsables.

    Si c’est là le seul moyen de mettre la question de l’engagement de la France au cœur du débat public, alors je suis d’accord. Et je pense que c’est le droit du peuple de toujours exiger des comptes du sacrifice de la vie des citoyens. Pour que les hommes politiques sachent que la guerre n’est jamais un choix anodin et que ce choix ne relève pas d’un droit régalien qui les exonèrerait de toute responsabilité.

    Et pis c’est tout !

    Notes

    [1] Mais dans le fond combien avaient réellement le choix d’une autre carrière professionnelle, dans la situation économique que l’on connait ?

    Ceux qui me connaissent peu ou prou le savent : j’ai une vraie passion pour l’Histoire. Celle avec un grand « H ». Celle des évènements qui ont jalonné l’histoire des peuples et des gens sans importance, comme moi.

    Concernant notre Histoire (relativement) récente, et au-delà des contextes politiques qui contribuent à l’expliquer, j’éprouve un profond respect pour ces gens qui ont sacrifié leur vie pour libérer le monde du monstre nazi. Je dirais même que c’est un respect presque viscéral. L’évocation du débarquement du 6 juin 1944, qui reste sans conteste la plus vaste opération militaire de tous les temps, me donne toujours la chair de poule. Comment exprimer la reconnaissance due à ces femmes et à ces hommes qui sont venus libérer notre pays ? Aucun mot ne peut exprimer le respect que nous devons à leur courage et à leur sacrifice.

    Pourtant, la guerre m’écœure. C’est rien de le dire.

    Visiblement, ce genre de question n’effleure pas l’esprit étriqué de celui que les Français se sont donnés pour président. Cet homme-là est trop préoccupé par sa petite personne et par une recherche maladive d’une reconnaissance qu’il ne mérite pas et d’un prestige qu’il n’aura jamais.

    Ainsi, pour le 65ième anniversaire du débarquement, notre furoncle vient, une fois de plus, de donner une fort élégante illustration de son inconsistance.
    En voulant se donner de grands airs de sauveur du monde et, accessoirement, de l’Europe, et apparaître seul comme un grand sur la photo aux côtés du très médiatique président Obama, il a tout simplement réussi le tour de force d’offenser le dernier chef d’état encore vivant à avoir participé (et sous l’uniforme) à la dernière [1] guerre mondiale : la reine Elizabeth d’Angleterre (83 ans). Et, à travers elle, les peuples britanniques qui ont payé un lourd tribut à ce conflit. Une paille ! Une belle prouesse pour notre petit président qui, il y a environ un an, a été reçu en grande pompe chez la « Queen ». Bravo, la diplomatie sarkosyenne !

    A force de cirer les pompes aux Américains, Nicolas le Petit donne la mesure de son insignifiance. Certes, les États-Unis ont été les maîtres d’œuvre de la victoire finale et le peuple américain a payé plus que sa part de sang et de larmes. Mais on ne peut pas oublier que le Royaume-Uni a tenu seul durant quasiment un an et demi face aux nazis (de juin 40 à décembre 1941, date de l’entrée en guerre des États-Unis, suite à l’attaque japonaise contre Pearl Harbour) et même après.
    On ne peut pas oublier, non plus, que l’Angleterre a accueilli des combattants venus de toute l’Europe occupée (Polonais, Tchèques, etc.) parmi lesquels le Général de Gaulle et les Forces Françaises Libres, qu’elle a équipés et qui ont renforcé les armées britanniques.
    On ne peut pas oublier, enfin, que les Britanniques et les Canadiens étaient présents le Jour J, pour l’opération Overlord, d’ailleurs partie d’Angleterre : les Britanniques sur les plages Gold et Sword ; les Canadiens sur la plage Juno.

    Au total, 17500 soldats britanniques et 5300 soldats canadiens sont morts pour libérer la France. Avec une mention spéciale pour les Canadiens, envoyés au casse-pipe pour tester le dispositif allemand, à Dieppe, le 19 août 1942. Bilan : sur 5000 hommes débarqués, 1200 tués, 3000 blessés ou prisonniers.

    Certes, on ne peut opposer ces morts-là aux morts américains ni à d’autres. Ce serait totalement abjecte. La plage d’Omaha fut certainement la plus meurtrière du débarquement et plus de 400000 soldats américains (sur 17 millions) ont perdu la vie au cours du conflit.

    Reste que si l’hommage est nécessaire, indispensable, le geste de Sarko est un camouflet à tous ces morts passés au rang des accessoires pour de vils motifs de politique politicienne.

    Car, le président, fidèle à son mépris des principes démocratiques, n’a pour seule ambition que son propre service. La campagne officielle pour l’élection du Parlement Européen sera close depuis la veille… pour tout le monde sauf pour lui et l’UMP. La commémoration du Débarquement est donc transformée, par la grâce de Sa Majesté, en ultime tribune électorale pour faire valoir tout ce que l’Europe, le monde et la France doivent à ce type.

    Un tel égocentrisme, un tel narcissisme, ne confinent pas seulement à la pathologie. C’est aussi le signe extérieur d’une rigueur morale non pas défaillante mais tout simplement inexistante. Cet homme est tout de même censé représenter notre pays, un pays qui doit sa liberté au sacrifice de milliers d’hommes et de femmes, pas seulement américains. L’oublier et les mépriser de la sorte est aussi une injure faite à la France et, pour tout dire, une abjection.

    Une de plus.

    Notes

    [1] à ce jour mais tous les espoirs d’une suivante ne sont pas perdus

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