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Bouquins

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    Robinson Crusoe

    Daniel Defoe - Editions des 2 coqs d’or - 1966

    dimanche 28 septembre 2014, par Marc Leblanc

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    Couverture Robinson Crusoe

    Je ne saurais dire combien de rêves ce livre a nourri en moi. Il fut, je crois, le premier vrai grand livre que l’on m’offrit. Était-ce un prix scolaire ou un cadeau d’anniversaire ou de Noël ? Je ne sais plus mais il compta beaucoup pour nourrir mon imaginaire d’enfant. Car grand il l’était, assurément, non seulement par ses dimensions — 20,8 x 28,5 x 2 cm, quand même ! — mais surtout par ce qu’il contenait de ferments d’aventures et de rêves, pareillement fantastiques. Il fût le premier d’une longue série de livres dévorés dont, aujourd’hui encore, je ne parviens heureusement pas à voir le bout. Par bonheur, oui, tant la lecture et les livres me semblent être comme des fluides vitaux indispensables, des fenêtres ouvertes sur le monde réel ou imaginaire et sur l’âme humaine, des sources inépuisables de connaissances. C’est au travers de tous ces livres et grâce à tous ces auteurs multiples que m’est venue, enfant, cette soif inextinguible d’apprendre, encore et encore, que je souhaite ne jamais étancher.

    Ainsi donc, j’ai erré moi aussi, comme Robinson et du haut de mes douze ans, sur les quais de quelque ports de grand commerce, vêtu d’un lourd manteau de velours noir, l’épée au côté, coiffé du tricorne, dans l’attente d’embarquer sur un grand trois-mâts à trois ponts en partance vers des mers lointaines et des mondes nouveaux. J’ai été ce Robinson, comme vous me voyez, qui a su tout réinventer pour vivre sa vie de « sauvage » civilisé sur son île déserte, perdue au milieu de l’océan, avec pour seuls compagnons des chiens, des chats, des chèvres et, finalement, Vendredi.

    Je ne sais pas ce qu’est devenu ce livre. Il m’a pourtant longtemps accompagné avant de disparaître, avec bien d’autres, dans les tourmentes d’une époque où mes préoccupations étaient ailleurs. Mais je sais au fond de moi que je les ai toujours cherchés, ces vieux bouquins comme si, en les perdant, c’était aussi une partie de moi-même qui avait disparu. Bien sûr, j’aurais pu les racheter dans de nouvelles éditions et ce fût le cas de certains que j’ai relus plusieurs fois. Mais, je ne sais pourquoi, pour certains autres, cela m’était impossible. Peut-être car ils étaient des marqueurs intimes de mon enfance, porteurs de souvenirs d’une époque révolue mais ô combien heureuse. Alors mieux valait, me semble-t-il, garder leur souvenir plutôt que de me les procurer à nouveau car, dans le fond, comme ces vieux jouets décatis que l’on retrouve longtemps après les avoir abandonnés, ce n’était pas eux en tant que tels qui importaient mais plutôt l’atmosphère qui nous entourait quand je les avais à ma portée et que je pouvais les lire tout mon saoul.

    Aussi, je ne saurais dire l’émotion que j’ai éprouvée en voyant cette couverture colorée si familière, disparue depuis si longtemps. Alors, je l’ai acheté, pas cher au demeurant. Il est comme neuf, dans un état remarquable, exceptionnel même. Il ne sent pas le vieux bouquin, ce mélange de poussière et de moisi qui envahit les narines dès qu’on approche d’un livre depuis longtemps au repos sur une étagère ou au fond d’un tiroir. Celui-là sentirait presque le neuf, parole ! Il ne demande qu’à être ouvert pour livrer à nouveau son contenu toujours aussi captivant (je l’ai feuilleté, pensez bien !).

    Et qui sait ? Je cèderai sûrement bientôt à cette invitation.


    PS : Celui-ci, je l’ai retrouvé sur Abebooks, plus exactement chez Le Bouquiniste.

    Mon plus beau cadeau d’anniversaire

    dimanche 8 septembre 2013, par Marc Leblanc

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    Guide de survie à l’usage des couples infertiles

    C’était donc ce fameux jour que l’on connaît tous où on taille mentalement une nouvelle encoche sur le bâton virtuel qui nous servira un jour de canne. « Et de 59 ! » jubilais-je modestement et « jaunâtrement » tandis que parents et amis faisaient chauffer le téléphone pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Ils sont adorables, tous, avec leurs gentilles attentions. Ça fait chaud au cœur.

    Puis, ce fut le tour de ma fifille à moi, la chair de ma chair et toussa…

    Elle est plutôt taiseuse en général, mon Audrey. On est un peu pareils quand il s’agit du téléphone. Non pas qu’on n’ait rien à dire mais on sait jamais comment le dire, si c’est important de le dire ou intéressant. Puis moi qui comprends pas tout correctement. Mais là, c’était plus qu’un affectueux message d’anniversaire. Elle avait prémédité son coup, la maligne, c’est sûr !

    « J’ai une grande nouvelle à t’annoncer », qu’elle me dit ma fifille, comme ça, tout de go. Moi qui connais les difficultés des deux tourtereaux à avoir un bébé, et malgré leur recours à l’assistance médicale à la procréation, j’avais d’emblée écarté l’idée que ce puisse être « ça ». Oh, je ne dis pas qu’elle ne m’a pas effleuré l’esprit mais j’aurais été tellement déçu pour elle d’être déçu par tout autre « grande nouvelle ». C’est vrai quoi, adopter une fratrie de chiots jumeaux dogues allemands ou se lancer dans l’élevage de chatons abyssins ou bien la promotion du gendre idéal qui va propulser le couple à Canberra ou à Ushuaïa, c’est sympa, mais ça sonne quand même pas pareil.

    Alors, d’un ton faussement placide, je lui ai demandé d’abréger sa torture. Et bien, j’avais tort, c’était « ça » !

    « Je suis enceinte » ai-je entendu ma fille me glisser dans les trompes d’Eustache.

    D’un seul coup, je me suis retrouvé sur un petit nuage, entouré de petits noiseaux gazouillant et voletant gaiement, tandis qu’un arc-en-ciel se dessinait subitement dans le pur azur de ce jour d’été et que les cloches de tout l’univers se mettaient à sonner follement pour annoncer au monde LA nouvelle. C’est comme si mon amour de Dulcinée venait de m’annoncer que j’étais à nouveau père ! Promis, pareil !

    Il paraît même que, somnolant encore comme des bienheureux un instant seulement avant la révélation, trois rois-mages se sont mis précipitamment en route avec leurs chameaux pour collecter le monceau de cadeaux qui couvrira bientôt le sol au pied de cette descendance tant espérée. Mais l’info reste à confirmer. Quand même !

    C’est fou aussi la niaiserie qui soudain fait vasouiller votre cerveau. J’en ai entendu dire que dans mon cas ça n’a rien à voir avec ça, c’est un état naturel chez moi. J’ai les noms, on règlera ça tout à l’heure à la sortie. Il n’empêche que vous voilà à ânonner des banalités affreusement… euh !… banales, c’est le mot, alors que tout en vous voudrait exprimer cette joie indicible par des paroles plus historiques les unes que les autres comme, au hasard : « Yaaaaoooouuuuhhhh ! »

    Alors, bien sûr, ce petit embryon qui nous procure tant de joie, n’est pour l’instant encore que la promesse d’un grand bonheur à venir. Nous savons que d’autres espoirs ont été déçus, hélas, avant celui-ci. D’ailleurs, ma fifille et mon gendre idéal ont attendu trois mois pour officialiser LA nouvelle et c’est bien ainsi. Du reste, malgré cela, la crainte n’est jamais très loin et nous l’avons vérifié il y a quelques jours lors de notre bref séjour chez les enfants. Quelques douleurs dans le bas ventre et nous voilà à craindre le pire et mon gendre idéal se presque liquéfier d’inquiétude pour sa femme et la vie si fragile qu’elle porte. On n’en menait pas large nous non plus car, tout au plaisir des moments passés ensemble, nous avons peut-être été un peu imprudents et finalement égoïstes en voulant croire que tout allait naturellement pour le mieux. Le soulagement quand l’alerte a finalement passé sans autre conséquence que cette angoisse quand même terrible !

    Mais je sais depuis longtemps qu’elle est bien entourée ma fifille et que mon gendre idéal est un mec en or comme on en trouve peu. Mon autre fils, pour de vrai…

    Puis, on ne peut pas faire autrement : ce bébé en devenir occupe une place considérable. Nous voilà à évoquer le bébé qu’était sa maman et tout une bouffée de souvenirs me submerge. Je pense depuis un certain temps qu’on est peu ou prou en deuil de l’enfance de nos enfants. Le mot est fort et ceux qui ont vraiment perdu un enfant le jugeront inapproprié mais il y a un peu de ça. Devant nos enfants adultes, indépendants, qui mènent leurs vies sans plus rien nous demander, on songe aux nourrissons qu’ils étaient et dont on changeait les couches, à qui on donnait le bain et le biberon, qu’on serrait dans nos bras en caressant leurs toutes petites mains si parfaites. On repense à toutes ces étapes de leur vie toute neuve qui sont autant d’instants émouvants de bonheur : les premières dents, les premiers pas, les premiers mots, les gros câlins, la première rentrée… Il y a une chanson d’Yves Duteil qui évoque assez bien ces bonheurs-là : « Prendre un enfant par la main ». C’est tout à fait ça.

    Moi, je pense aussi à ce bébé qui arrive. J’entame ma soixantième année (putain, déjà) et je vais être grand-père ! GRAND-PERE, merde ! Et je suis heureux. HEUREUX !

    Merci à ma fifille et à mon gendre idéal. Qu’ils profitent le plus possible des années de bonheur que leur apportera cet enfant… et les suivants.

    Je vous aime.

    Et pis c’est tout !


    P.S. : Ma fifille à moi a écrit un livre avec sa copie Audrey qui dessine très bien. Les deux gamines ont du talent à revendre (la preuve) et beaucoup d’humour. Mais je suis subjectif : j’adore l’humour féminin et celui de ma fille en particulier.

    Ça s’appelle « Guide de Survie à l’Usage des Couples Infertiles (GSUCI) ».

    Vous en comprendrez les raisons en vous rendant sur le blogue de fifille : L’AMP pour les nuls.

    Vous pouvez aussi visiter leur page fessebouc.

    Mais ce qui est plus important, que vous soyez concernés ou que des amis à vous soient concernés ou juste pour le plaisir d’enrichir votre culture en apprenant plein de mots nouveaux qui vous feront briller dans les compétitions de SCRABBLE, achetez ce petit livre rigolo et sans prétention qui pourra vous/les aider à affronter le parcours pour le moins rugueux de la procréation assistée et dont la femme, comme pour beaucoup de choses, supporte l’essentiel des avanies.


    P.S.2 : Message personnel : Olivier, plus que jamais, merci.

    Le Hobbit : un voyage inattendu

    Peter Jackson et J.R.R. Tolkien

    mercredi 12 décembre 2012, par Marc Leblanc

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    Martin Freeman : Bilbo le Hobbit

    Cela faisait bientôt dix ans que je m’étais fait à l’idée de ne plus voir un quelconque Hobbit traîner sur un écran de cinéma, pas plus que les Orques, Magiciens, Elfes, Nains et tant d’autres qui peuplent la Terre du Milieu et l’univers de J.R.R. Tolkien. Malgré tout, je me disais que, si d’aventure Peter Jackson — qui a si bien su rendre en images qui bougent la fameuse trilogie — avait l’idée de porter à l’écran « Bilbo le Hobbit », le petit livre écrit par Tolkien une vingtaine d’années avant « le Seigneur des Anneaux », je ne bouderais certainement pas mon plaisir.

    Alors, quand ont commencé à fuiter les premières informations sur un retour prochain de la Terre du Milieu, de la Comté et de leurs habitants, j’ai accueilli cette perspective avec beaucoup de satisfaction.

    Bien sûr, après la fantastique épopée du Seigneur des Anneaux, j’avais la crainte que, comme c’est parfois le cas pour le cinéma grand public avec les reprises, les suites ou les antécédents censés tout expliquer, nous ne soyons déçus par une production de plus surtout vouée à exploiter un filon juteux et l’engouement mérité suscité par la trilogie. Il faut dire que les trois films illustrent à merveille les trois tomes de l’œuvre de Tolkien sans la dénaturer par un élagage sans doute rendu nécessaire par les contraintes de durée. Si tout n’y est pas, ce qui manque ne nuit en rien à la restitution de l’atmosphère du livre ni à sa puissance narrative ni à son intensité dramatique. Au contraire même, on ressent très bien, à la fin de l’aventure, la profonde blessure qu’elle a infligé au héros, Frodon, confronté malgré lui à la faiblesse de sa condition humaine, malgré son héroïsme, par des forces bien trop supérieures à sa volonté. Il en va d’ailleurs de même pour Gollum qui est sans doute le personnage le plus misérable et le plus maltraité de cette histoire, qu’on n’arrive jamais vraiment à maudire ni à plaindre, tantôt jouet d’un esprit maléfique, tantôt innocent en quête de rédemption.

    De la très belle ouvrage, donc, encore rehaussée par les somptueux paysages de Nouvelle-Zélande, écrin parfait pour un tel joyau.

    C’est donc le jour de la sortie officielle que j’ai pris place dans cette salle pour assister à ce spectacle tant attendu depuis de si longs mois. Pour tout dire, c’est la première fois que cela m’arrive. Nous n’étions pas aussi nombreux que je l’imaginais à cette première (en 2D). Je ne sais pas si ce fut mieux pour la version 3D mais la salle était bien loin d’être comble, ce qui nous a permis de choisir un bon emplacement et d’éviter la bousculade.

    Et là, dès les premières images, la féérie agit de nouveau. La Comté toujours si belle et ses habitants toujours si nonchalants. Et l’histoire qui commence à se dérouler lentement, le temps qu’il faut pour y entrer peu à peu et se l’approprier. Sûr, on est loin de l’intensité dramatique du Seigneur des Anneaux. Ici, il n’est pas question de Sauron, ou très peu, qui n’est encore pour certains qu’une menace diffuse qu’ils ne savent pas encore nommer. Si l’histoire a pour but en filigrane d’introduire ce qui se passera dans la trilogie — sinon à quoi bon emporter un Hobbit dans cette expédition ? — le prétexte invoqué est finalement l’occasion d’un récit épique, une geste héroïque où un groupe de Nains s’est mis en tête de récupérer son ancien royaume volé par le dragon Smaug.

    Évidemment, le livre de Tolkien n’est pas bien épais : environ 300 pages en format de poche. Et le film ne couvre à peu près que les 100 premières. Il est donc assez évident que Jackson veut nous refaire le coup de la trilogie d’avant la trilogie inauguré par Lucas. Sauf que pour cela, il est obligé de délayer, ce qui est assez discutable sur le principe, puisque c’est une façon de détourner l’œuvre de Tolkien. Convenons cependant que celui-ci a laissé suffisamment d’indications sur son univers et sa genèse pour que les ajouts scénaristiques ne soient pas ressentis comme une injure ou un viol caractérisé. Cela nous offre même un nouveau personnage, Radagast (joué par Sylvester McCoy), collègue un peu fêlé et déjanté de Gandalf (Ian McKellen). Même le méchant chef des Gobelins montés sur leurs hideux wargs s’intègre bien à l’histoire malgré la liberté prise par Jackson de la bouleverser un peu.

    Finalement, le film tient ses promesses dont celles de suites au moins aussi palpitantes et même drôles, si, si ! Car l’humour n’est pas absent, lui non plus ! C’est d’ailleurs une des marques du livre original. Du reste, même dans le Seigneur des Anneaux, on arrive à en trouver sans se lancer dans des recherches de grande ampleur mais il est un peu occulté par le fil dramatique général. Rien de tel ici même si on alterne sourires et angoisse ! Et toujours les paysages somptueux de Nouvelle-Zélande dont on sent bien ici qu’ils servent aussi à magnifier la 3D. Facile !

    On saluera en la personne de notre jeune Bilbo, l’acteur Martin Freeman qui fut récemment un Watson très convainquant dans la série iconoclaste « Sherlock » aux côtés de Benedict Cumberbatch et qui endosse ici le rôle du Hobbit avec réussite.

    Autant dire qu’on attend avec impatience la suite de cet excellent film bien agréable à la veille de Noël… Il est bon ce Tolkien, quand même !

    La critique d’AlloCiné
    Celle de Télérama

    Le dernier ennemi - Bataille d’Angleterre, juin 1940-mai 1941

    Richard Hillary

    vendredi 7 septembre 2012, par Marc Leblanc

    J’avais dix ou onze ans lorsque j’ai lu (que dis-je ? Dévoré !) « Le grand cirque » de Pierre Clostermann pour la première fois. C’est mon père, alors sergent-chef dans l’Armée de l’Air, qui me l’avait offert pour un anniversaire. Je l’ai toujours.

    C’est aussi mon père qui m’avait inoculé l’amour de l’aviation et des avions en m’emmenant avec lui à de nombreuses reprises sur les bases aériennes où il servait, me permettant ainsi d’approcher ses gigantesques monstres volants (à l’échelle d’un enfant) et les gens qui s’affairaient autour. Parfois, j’avais le privilège de monter dans un avion et même de m’asseoir à la place du pilote. Les copains du paternel étaient toujours aux petits soins quand un enfant leur rendait visite. Et, bien sûr, quand la base ouvrait ses portes aux riverains à l’occasion d’un meeting aérien, je n’étais jamais le dernier à profiter des tours d’avions que l’armée offrait en guise de baptêmes de l’air. Pouvoir approcher ces machines volantes, même si ce ne sont jamais que des machines à tuer, est bien sûr quelque chose qui marque l’esprit d’un enfant.

    En ce temps-là, la guerre n’était pas si loin — moins de vingt ans — et l’on pouvait trouver de nombreuses bandes dessinées bon marché qui vantaient les exploits de héros, le plus souvent imaginaires, qui vous dézinguaient du Boche comme qui rigole, à se demander pourquoi cette guerre fut si longue et si terrible ? Parmi ces bédés, il y en avait une qui racontait les aventures d’un pilote anglais, Battler Britton, lui aussi grand éradicateur de nazis qui exerçait ses talents avec une facilité déconcertante. Un jeu d’enfant, la guerre ! Pour moi, elles valaient surtout par le dessin plutôt fidèle des aéronefs mis en situations. Spitfire, Hurricane, Tempest, Mosquitos, Messerschmitt BF109, Focke-Wulfe 190A ou D, Stuka, etc. Tout ça vire-voltait de page en page, donnant de cette époque tragique un aspect quasi-ludique totalement déconnecté de la réalité et exaspérait mon père qui avait combattu (plus tard) à bord de zincs de reconnaissance sans jamais nous avoir rien dit des guerres dont il portait à jamais les stigmates physiques et mentaux. C’est la raison pour laquelle, je pense, il m’avait offert ce livre de Clostermann, histoire de m’ouvrir les yeux et de dire un peu de ce qu’il ressentait lui-même.

    « Le grand cirque » est le récit, extrêmement bien écrit, des combats menés par un des as des Forces Aériennes Françaises Libres (FAFL) au sein de la légendaire Royal Air Force (RAF). Par la suite, j’ai lu bien d’autres témoignages de ces hommes qui ont combattu l’Allemagne nazie dans le ciel d’Europe — notamment « Les carnets » du commandant René Mouchotte et « Les arènes du ciel » de Marcel Verrier de l’escadron Normandie-Niemen ou, bien sûr, le remarquable « Pilote de guerre » d’Antoine de Saint-Exupéry — tous poignants, tous passionnants et tous tragiques.

    Mais, du moins, « Le grand cirque » avait-il décidé de deux choses essentielles. Un, ma vocation : je serai pilote de chasse. Deux, ma fidélité à l’Armée de l’Air. Pour le premier point, la myopie s’est chargée de me ramener à de plus modestes ambitions. A défaut de pouvoir piloter des avions de chasse, j’en ai construit (et encore aujourd’hui) des escadres entières à l’échelle 1/72° qui avaient le don de désespérer ma pauvre mère qui en trouvait partout.

    Bien sûr, la première chose que l’on retient, à onze ans, c’est le côté épique de cette aventure mais les sentiments que livre l’auteur, même si l’on n’est pas tout à fait capable d’en mesurer toute la portée et la profondeur, imposent un autre regard sur ce qu’il a vécu, loin des fanfaronnades ridicules des bédés débiles et ultra-guerrières. Par la suite, en vieillissant, le côté un peu « technique » de ces récits de combats aériens tend à s’effacer derrière l’humanité des personnages.

    La plupart des témoignages que j’ai lus sont de simples récits d’actions, de situations qui racontent, en quelque sorte, la guerre au quotidien en resituant les événements dans un contexte qui reste cependant très difficile à appréhender, le tout mâtiné de considérations personnelles sur la détermination de ces pilotes, leurs doutes, leur fatigue et leur douleur à la perte des camarades. Cette longue litanie des noms de ceux qui ne rentraient pas, mission après mission. Il n’y a pas de fanfarons dans ces histoires, juste des hommes qui accomplissent un travail, leur devoir, en essayant de ne pas se poser de questions ni de trop penser au lendemain.

    Richard Hillary était un jeune anglais engagé dans la RAF, pilote de Sptifire, avec quelques compagnons qui se faisaient appeler « les types aux cheveux longs ». Il se destinait à l’écriture et, s’il avait vécu, il serait probablement devenu un grand écrivain britannique car son style est limpide, captivant et d’une apparente facilité.

    La relation qu’il fait de sa courte vie de pilote de chasse durant la bataille d’Angleterre est tout simplement remarquable. Mais plus peut-être que les textes des Français qui ont participé aux mêmes combats — à l’exception de Saint-Exupéry qui, bien sûr, questionne beaucoup le sens des événements en y recherchant l’humanité et auquel il s’apparente à bien des égards — celui d’Hillary est aussi une longue introspection sur le sens du combat mené, sur celui du patriotisme et sur une certaine vacuité de cette jeunesse dorée britannique, sortie des grands collèges, à la fois généreuse et ouverte au monde aussi bien qu’arrogante, voire suffisante, égoïste même, et sûre de pouvoir en changer la nature par sa seule existence. Hillary parle de ces jeunes hommes qui affectaient de ne pas être patriotes (le patriotisme de commande, selon eux) voire de mépriser la « patrie » et qui peu à peu ont pris conscience qu’ils étaient, malgré leur indiscipline, de redoutables obstacles à l’expansion nazie, acceptant dès lors de mourir les uns après les autres en refusant les grands discours, les envolées lyriques sur la défense de la Démocratie, simplement parce que leur sacrifice était nécessaire.

    Hillary a voulu témoigner pour ces amis disparus, pour dire qui ils étaient et aussi ce qu’ils n’étaient pas :

    C’est avec hésitation que je me suis mis à écrire ce livre car je sentais que quiconque essaierait d’expliquer le choc moral produit par cette guerre sur la jeunesse de mon pays — choc qui dépasse les faciles emballements de l’écran — devrait le faire d’une façon compétente et digne du sujet. Je ne sais si j’ai réussi. J’étais à la fin tellement dégoûté des rengaines sur la « Forteresse Angleterre » et sur les « Chevaliers de l’Air » que je me suis décidé à écrire tout de même ce livre. Je l’ai fait dans l’espoir de faire comprendre à la prochaine génération que, si nous étions stupides, nous ne l’étions pas entièrement ; nous nous souvenions bien qu’on avait déjà vu tout cela dans la dernière guerre mais que c’est malgré cela et non à cause de cela que nous étions persuadés qu’il valait encore la peine de se battre cette fois-ci.

    Ce n’est pas seulement le sort de l’Angleterre qui s’est scellé durant cette bataille aérienne gigantesque mais celui de l’Europe entière. Ils ont été nombreux ces pilotes anglais, polonais, tchèques, norvégiens, belges, français, hollandais, etc. à donner leur vie pour barrer la route à la folie hitlérienne. La Royal Air Force a sans doute écrit alors une des pages les plus tragiques et les plus glorieuses de son histoire. Mais c’est essentiellement grâce au courage du peuple britannique et à celui de cette poignée d’hommes si jeunes que la victoire finale fut rendue possible.

    Il est de bon ton parfois, aujourd’hui encore, de railler l’Angleterre en souvenir de ce vieil antagonisme historique qui opposa nos deux pays pendant des siècles. Par bonheur, il n’en reste aujourd’hui que quelques exercices obligés d’humour plus ou moins vachard, toujours empreints de mauvaise foi si ce n’est de vérités partielles et partiales et ce aussi bien ici que là-bas. Comme toujours, il en est encore pour prendre les choses au premier degré et voir dans l’autre plus qu’un concurrent, un possible ennemi. La connerie n’est pas une affaire de nationalité. Mais on ne dira jamais assez le respect et la reconnaissance que nous devons à l’Angleterre et aux peuples britanniques qui ont supportés seuls pendant longtemps le poids terrible de la guerre.
    Certains se complaisent encore dans l’évocation de l’épisode tragique de Mers-el-Kébir, symbole de la perfidie et de la francophobie anglaise. Mais nul ne peut nier, et cela quels que furent les calculs politiques et stratégiques du gouvernement anglais de Winston Churchill, que c’est grâce à l’Angleterre que la France a pu prendre place aux côtés des vainqueurs et retrouver son honneur.

    Richard Hillary a voulu pour épitaphe ces vers tirés de Gaspard Hauser de Paul Verlaine :

    Bien que sans patrie et sans roi
    Et très brave ne l’étant guère,
    Je voulus mourir à la guerre :
    La mort n’a pas voulu de moi.

    La mort a fini par vouloir de lui. Elle l’a emporté à l’âge de 23 ans. Grièvement brûlé une première fois, il avait voulu reprendre son service alors qu’il aurait pu se retirer et panser ses cruelles blessures sans que personne ne songe à s’en scandaliser.

    Pierre Clostermann dédiait son « Grand cirque » à ses camarades pilotes de la RAF qui sont morts eux aussi pour la libération de la France, à tous ces hommes à qui nous devons tant et sur qui l’oubli tombe si vite.

    Je voulais rendre hommage à leur courage et à leur sacrifice.

    Merci à eux.


    Le dernier ennemi - Bataille d’Angleterre, juin 1940-mai 1941 - Richard Hillary - Editions Tallandier, collection Texto - Préface d’Arthur Koestler

    Sports de voiles

    dimanche 29 juillet 2012, par Marc Leblanc

    Il paraît que, en Egypte, a été lancée la première chaine télé 100 % musulmane et 100 % féminine. Elles sont toutes voilées, les filles qui y bossent, des présentatrices aux techniciennes, y a pas un poil qui dépasse. Il paraît même que le seul mec qui ait le droit de s’y rendre est le proprio. Encore un gros malin qui se constitue son harem !

    Le problème, apparemment, c’est que les Égyptiens sont, paraît-il, fétichistes à un point qu’on a du mal à imaginer et que la vue de ces nanas en niqab ou en hijab et tout ça, les met dans des états pas possibles. Au point que leurs femmes, à qui était censée être réservée cette chaine, se plaignent maintenant que leurs mecs arrosent plus souvent leur écran de télé que leurs petits jardins secrets à elles. C’est malin !

    A quoi ça tient l"érotisme ?

    Surtout que la chaine n’est pas cryptée, semble-t-il, et que les émissions holé holé sont diffusés après minuit comme dans certains pays laïques. Là, on imagine aisément la folie que ça doit être de voir toutes les pornostars égyptiennes s’envoyer en l’air sous leurs voiles sexy en récitant des sourates.

    Bon, tout ceci est faux, bien évidemment, hormis la création de la chaine à voiles. C’était juste histoire de détendre finement l’atmosphère. Quand même, ça valait bien la peine de faire une révolution pour en arriver là. Les Tunisiennes et les Libyennes vont certainement en pâlir de jalousie, au train où vont les choses. Il n’est pas impossible que d’ici peu ces pays se retrouvent à la case départ après avoir échangé des dictatures laïques contre des dictatures religieuses. Ça va motiver à mort les Syriens, ça, surtout quand on pense que leurs principaux soutiens sont les Saoudiens et Al-Qaïda. Et qui c’est qui va encore avoir l’air con dans l’histoire ?

    Il faut dire que l’époque est à la libération de la femme. La Fédération Internationale de Football Association (FIFA) vient d’autoriser, sous la houlette d’un de ses vice-présidents, un prince jordanien frère du roi du coin, le port du voile pour les footballeuses. Et tout ça, non pas parce que c’est un signe religieux, ce qui contrevenait aux règles de la Fédé, mais parce que c’est une coutume culturelle. Et personne n’a rien trouvé à y redire. C’est fort ! Faut dire aussi, que le Qatar va organiser la Coupe du Monde dans quelques années (en 2022 pour être exact). Même si c’est celle des hommes, mieux vaut pas trop contrarier ces gens qui ont tant de pognon et qui peuvent s’offrir tant de clubs de foot de par le monde et en particulier chez nous.

    Le Comité International Olympique n’est d’ailleurs pas en reste. Ces gros couillons avaient exclu l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid jusqu’à ce que Mandela n’y prenne le pouvoir mais ça ne leur était pas venu à l’esprit de s’en prendre à tous ces pays qui n’envoyaient aucune femme dans leur délégation. Ce qui est contraire à la charte olympique qui interdit toute discrimination. Finalement, ils ont fini par s’intéresser à la question après s’être fait un peu secouer les plumes mais ils ont aussi fini par céder aux exigences des Iraniens, notamment, qui avaient monté des jeux islamiques où les femmes pouvaient participer librement mais à condition d’être voilées. Du coup, la chose a été étendue aux JO, en contravention formelle avec la charte qui interdit toute expression politique ou religieuse. On se souvient que, en 1968 à Mexico, deux athlètes américains avaient été exclus pour avoir brandi leurs poings pour défendre les droits civiques des Noirs.

    Ici et là, des voix se sont élevées contre ces capitulations assez peu glorieuses qui galvaudent l’esprit du sport et bafouent la liberté des individus. Il est vrai que ces instances ne brillent qu’assez rarement par leur défense des valeurs universelles ramenées de plus en plus souvent à de simples valeurs occidentales au nom de la relativité interculturelle. Pourtant la liberté de conscience, ça ne se discute pas, me semble-t-il même pour une Iranienne. Et personne ne nous fera croire que 100 % du peuple iranien est musulman ou que 100 % des musulmans iraniens sont pratiquants. La seule chose dont on peut être sûr, c’est qu’on ne verra pas une seule femme non voilée dans la délégation iranienne. Ce n’est certainement pas promouvoir le sport pour tous que d’accepter ces dérives prosélytes et intolérantes.

    Bien sûr, on peut toujours prendre les choses à la rigolade en moquant ces filles couvertes de la tête au pied se défonçant sur les stades et sur les terrains par des températures caniculaires. Ou s’extasier devant leur prouesse. C’est sûr qu’entre les culs des Brésiliennes au volley de plage et les tuniques des Iraniennes et autres Jordaniennes au 400 m ou au foot, y a pas photo. Mais le sport, ce n’est pas que ça, quand même. On rigolera sans doute moins si, un jour, un de ces pays organise ces si sublimes manifestations pompes-à-fric et propagandistes et imposent à nos athlètes de respecter leurs coutumes au nom de la relativité des cultures et de l’égalité entre les concurrentes. Et, en attendant, celles qui n’acceptent pas ce diktat religieux sont obligées soit de renoncer, soit de s’exiler pour pratiquer leur sport !

    Pour en savoir plus, le mieux est de lire le livre d’Annie Sugier, présidente du comité Atlanta luttant contre la discrimination des femmes dans le sport, et qui publie aux Éditions Jourdan, « Femmes voilées aux Jeux olympiques. »

    Édifiant !

    Neige

    Orhan Pamuk

    mardi 6 mars 2012, par Marc Leblanc

    C’est un roman dans lequel on entre lentement, au rythme de la neige qui tombe et va isoler une petite ville turque du reste du monde pendant trois jours. C’est un roman lent, qui prend son temps lui aussi pour conter sur 625 pages (en format de poche) l’histoire des événements qui vont y survenir durant ce laps de temps.

    C’est d’abord l’histoire de Ka, un poète turc, exilé en Allemagne, qui revient au pays pour rédiger un article sur des cas de suicide de jeunes filles voilées, pour le compte d’un journal d’Istanbul. Il part aussi sur les traces d’un amour de jeunesse, la belle Ipek à la belle poitrine, désormais divorcée, qui lui rendra l’inspiration poétique qui l’avait un temps abandonné. De ces retrouvailles, pleines de l’espoir d’un bonheur prochain, naîtront de nouveaux poèmes dont le titre du recueil donne le sien à ce roman : « Neige. »

    C’est l’histoire de l’errance de cet homme à travers cette ville d’Anatolie, Kars, qui connut jadis la prospérité, du temps de l’empire ottoman, à une époque où celui-ci disputait la région à l’empire russe. Une ville désormais en déclin, à l’abandon, où la misère ronge les âmes aussi bien que les immeubles et les commerces, sans laisser le moindre espoir d’avenir radieux. Une ville qui se retrouve isolée du monde à cause de la neige et va s’échauffer, à la veille d’élections dont la victoire est promise aux islamistes, dans un coup d’état militaire dont on ne sait pas très bien si les étonnants instigateurs ne sont pas encore plus désespérés que ceux à qui ils veulent voler leur victoire.

    Cela pourrait paraître grotesque, ridicule, risible. Ça ne l’est pas. Il y a du sang et des morts. Il y a des chars qui patrouillent et qui tirent. Il y a la répression.

    Et au milieu de cette folie qui voit s’affronter kémalistes laïques et islamistes radicaux, il y a tout un peuple qui cherche sa vérité et sa voie. Un peuple qui semble découvrir que, au-delà de ses divisions idéologiques, il a en commun une culture et une réelle soif de reconnaissance, presque inextinguible, et bien des doutes sur lui-même et sur les moyens de parvenir à cette reconnaissance. Quel prétendu laïque athée ne sent pas résonner en lui l’écho de la parole divine ? Quel croyant si sûr de la solidité des racines de sa foi ne se prend pas à douter à cause d’un amour inavouable ? Et au milieu de ce peuple en ébullition qui revendique sa dignité, il y a Ka qui oscille d’un camp à l’autre, qui cherche à faire le lien, qui cherche aussi à comprendre son peuple, qui se veut témoin et qui devient acteur d’un drame qui le happe.

    C’est bien de sa Turquie et du peuple turc que nous parle Orhan Pamuk à travers les drames de Kars et de Ka. Une Turquie qui vit dans une sorte de conflit permanent d’amour-haine, d’attraction-répulsion vis-à-vis de l’Occident, plus particulièrement de l’Europe. Qui exige les égards et le respect qui lui sont dus : « On n’est pas idiots. On est seulement pauvres » dit un jeune Kurde. Il semble ainsi résumer le regard, au mieux condescendant, au pire hostile, que chez nous certains portent sur ces pays comme la Turquie, en se gobergeant de ce que ces civilisations-là ne pourraient égaler la nôtre.

    Et pourtant, qui peut le plus ressembler à une humanité qu’une autre humanité ? Cette plongée dans l’âme turque, même incomplète, même imparfaite, est aussi une invitation à la reconnaissance d’un peuple riche d’une histoire millénaire. Vouloir comprendre l’autre, c’est déjà l’accepter.
    Sans oublier la fluidité du texte d’Orhan Pamuk, sa beauté et sa richesse, empreints de poésie et de nostalgie, qui donnent envie de poursuivre cette découverte.

    Une bien belle histoire.

    Le Bleuet

    Une librairie à Banon

    mercredi 5 octobre 2011, par Marc Leblanc

    C’est bien un ordinateur. On peut faire des tas de choses avec, plus ou moins utiles ou passionnantes. Comme, par exemple, écrire des articles pour un blogue que personne ou presque ne lit, juste comme ça, pour le plaisir de la langue et des mots.

    Pour ça, il faut l’internet. Et c’est bien aussi, l’internet. On peut presque voyager sans bouger de chez soi et partir à la découverte de territoires intellectuels insoupçonnés. On peut aussi y faire ses courses. On peut tout acheter sur l’internet, il paraît. Même des livres.

    J’en ai acheté, des bouquins, sur l’internet. Des fois. Parce que je savais ce que je voulais et que c’était plus rapide ou plus aisé de me les procurer ainsi. Mais, en réalité, si je devais évaluer la proportion de livres achetés sur l’internet dans ma bibliothèque — achetés par moi, je veux dire, sans compter ceux qu’on m’a offert et dont j’ignore souvent l’origine — je dirais qu’ils représentent moins de 10 %, peut-être moins de 5 %.

    C’est qu’un bouquin, ce n’est pas un objet comme un autre. Il ne suffit pas de lire un résumé ou la quatrième de couverture, quand elle peut vous renseigner, pour se faire une idée de ce qu’il contient. Il faut l’ouvrir, parcourir quelques pages, parfois. Et puis, il y a le contact avec l’objet, avec le papier. L’odeur, le bruit des pages qu’on tourne. A de rares exceptions près — quand on sait déjà ce qu’on cherche —, l’acquisition d’un livre est en soi une aventure. Ou simplement un voyage. On tâtonne, on prend un roman, on le repose, on en prend un autre et ainsi de suite. Parfois, la pêche est infructueuse. Rien qui captive aujourd’hui, alors on n’achète pas. D’autre fois, c’est l’inverse. Trop de livres qui vous font les yeux doux. On ne peut pas tout acheter, quand même. C’est qu’il faut les lire ensuite !

    Il m’est souvent arrivé de déambuler dans les rayons d’une librairie comme on part à la découverte d’une région inconnue. C’est fou les trésors qui y sommeillent. Il n’y a rien de plus impressionnant que ces murs couverts d’étagères couvertes de livres. Des quantités de livres. Partout, dans les moindres recoins.

    Bien sûr, explorer les rayons de la FNAC ou de Cultura, c’est déjà pas si mal. Il y a de la matière, pourrait-on dire. Et, jusqu’à il y a encore peu de temps, les employés de ces rayons avaient souvent une vraie compétence en matière de livres. Ils étaient capables de vous renseigner ou de vous conseiller. Il me semble que ça devient un peu plus rare, maintenant.

    Mais le vrai plaisir de l’exploration, c’est dans les vraies librairies que je l’ai toujours éprouvé. Comme la librairie Arthaud à Grenoble, ou la Sorbonne, à Nice, ou la librairie Roumanille en Avignon (aujourd’hui disparue) et tant d’autres découvertes ici et là à l’occasion de la visite d’une ville. Et je ne parle même pas des bouquinistes.

    Banon est célèbre, au moins en Provence, pour son petit fromage de chèvre empaqueté dans des feuilles de châtaignier. Un délice, il est vrai. Cette petite bourgade des Alpes-de-Haute-Provence (voir également son site officiel) est aussi une halte privilégiée des motards qui, en toutes saisons, sillonnent les routes autour du Ventoux, du plateau d’Albion ou de la montagne de Lure et viennent s’y rafraîchir quand le cagnard frappe trop fort. Ou même sans cagnard.
    Banon est niché au bout d’un vallon qui embaume la lavande à la fin de l’été. Une vraie carte postale. Et si la vie culturelle à Banon et alentours, à en croire les affiches placardées dans les bistrots, semble particulièrement active, on s’attend assez peu à y trouver une librairie.

    Mais attention : pas une petite librairie genre « maison de la presse » améliorée par un rayon de bouquins un peu touffu, bien que ce soit tout aussi honorable. Non ! Une vraie librairie sur trois ou quatre niveaux et deux corps de bâtiment (au jugé). Certes, de la vieille bâtisse provençale, bien biscornue, avec ses quelques recoins et ses escaliers casse-gueule. Et des bouquins partout, du sol au plafond. Un truc à rendre dingue M. Propre lui-même !

    Le Bleuet — c’est ainsi qu’elle s’appelle — est ouverte tous les jours (en tout cas, le dimanche aussi) et ça grouille de monde. Je vous invite d’ailleurs à lire cet article de Wikipédia, certes très incomplet, mais qui donne des informations pour le moins étonnantes sur cette librairie. Malheureusement, son site www.lebleuet.fr est encore en travaux. Patience, donc.

    Et là, déambuler dans ces différentes salles, piocher dans les piles de livres, fouiller, chercher… quel plaisir. Et quelle tentation !

    Pour être tout à fait honnête, les rayons surchargés de bouquins du Bleuet sont un des plaisirs, et pas des moindres, d’une balade par Sault ou par Apt, à travers les paysages sublimes de nos montagnes et de leurs vallées. Je pourrais ne citer que les gorges d’Oppedette non loin de là pour titiller votre imagination. Faire près de cent kilomètres pour aller à Banon n’est donc pas un supplice.

    Franchement, je plains ceux qui ne jurent que par l’électronique, la haute technologie. Ils ne peuvent pas éprouver ce plaisir presque charnel qu’il y a à choisir son livre dans une telle librairie. Peut-on seulement éprouver du plaisir à faire « click-gauche avec sa souris » pour choisir un livre ? Ridicule ! Quant à lire un texte sur un écran de téléphone ou de tablette, je n’en parle même pas. Comme le disait Jean-Luc Porquet dans le Canard Enchaîné du 28 septembre (« Dostoïevski est mal barré », page 5), avec un livre dont on tourne les pages en les touchant vraiment, « on avance dans l’intrigue physiquement ». Rien à voir avec un écran qui, de plus, sert à autre chose et ne procure pas cette sensation d’isolement, état d’esprit dans lequel on se met volontairement quand on lit un livre. Sans même rappeler qu’un bouquin, ça se plante très rarement et ça fonctionne sans batterie ni électricité. Un archaïsme d’une modernité absolue !

    Je ne crois pas, moi non plus, que le livre électronique puisse servir en quoi que ce soit la cause du livre tout court. De la littérature. J’y vois plutôt une menace mortelle pour la diffusion culturelle et surtout, sa diversité. Déjà, quand on considère les tendances de l’édition, on constate une certaine uniformisation, une prime aux produits standardisés, formatés. Les petits éditeurs et certains auteurs qu’ils défendent ne pèsent parfois pas lourd face aux gros bourrins américains ou français qui vous sortent un best-seller par trimestre ou presque.

    C’est pourquoi, à mes yeux, des librairies comme le Bleuet sont indispensables pour faire aimer le livre. Pas seulement le « beau livre », ce quasi-objet d’art relié cuir pleine fleur, non, pas seulement. Les éditions plus modestes aussi, les livres de poche. Et pas seulement non plus les livres « sérieux », « sans image », mais les bandes dessinées aussi, par lesquelles on peut amener d’autres publics à aimer côtoyer les livres des autres rayons. Ces objets inertes qui prennent vie dès qu’on les saisit et qui sont capables de nous donner tous les plaisirs de l’univers.

    Librairie Le Bleuet
    Place Saint-Just
    04150 BANON
    Tél. : 04 92 73 25 85

    L’âme du chasseur

    Deon Meyer – Éditions Points Policier

    mardi 2 août 2011, par Marc Leblanc

    Voilà un livre dont l’action se situe dans l’Afrique-du-Sud d’aujourd’hui mais renvoie à l’époque de l’apartheid, à la lutte de libération de l’ANC et de ses alliés, aux compromissions et aux trahisons qui semblent inévitables dans ce genre de contextes. C’est l’histoire d’un homme tranquille, un géant Noir, un Xhosa, imperturbable conducteur d’une lymphatique Honda 200 cm3 Benly, que son passé sanguinaire va rattraper et qui va abandonner femme et enfant par amitié et fidélité à d’anciens compagnons de lutte.

    Il aura fallu un simple coup de fil pour que sa vie bascule inexorablement, que le passé revienne à la surface et que les vieux réflexes réinvestissent son corps vieillissant. Le voici à nouveau Umzingeli, le chasseur. Le voilà jeté sur les routes de son pays, pour une ultime mission, dans un jeu de dupes dont il ignore tout et dans lequel il n’est qu’un pion improbable et inattendu. Inattendu, en tout cas, par ceux qui se lancent à sa poursuite et qui, peu à peu, découvrent l’homme auquel ils ont affaire. On assiste à leur lente prise de conscience, au doute qui s’installe au fur et à mesure qu’ils perdent de leur superbe et leurs arrogantes certitudes. Il ne fallait pas réveiller Umzingeli.

    L’autre héros de ce thriller palpitant est le véhicule qu’il s’est choisi pour traverser l’Afrique-du-Sud. On imagine qu’il aurait pu partir en gros 4x4 fumant mais il n’en fait rien. Cet homme est la délicatesse même, il a une classe innée et un goût infaillible. Il choisit une BMW R1150 GS, « empruntée » dans la concession où il travaille comme factotum. Selon Moto Magazine, la prise en main du super-trail est facile. Selon Deon Meyer aussi. Son géant Xhosa va nous la jouer baroudeur des grands chemins avec une aisance prodigieuse et un peu surprenante mais on va aimer finalement qu’il se soit lancé dans l’aventure à moto. Et on ne sera pas les seuls : de fil en aiguille, tandis que le projet initial foire gentiment, l’ex-tueur à gages de l’ANC et du KGB va devenir un héros en mission dont les aventures sont relatées dans la presse comme dans un feuilleton. Il n’en fallait pas plus pour que la « communauté motarde » s’en mêle, au nom de la solidarité, bien sûr. Ce qui n’empêchera pas les « bikers » et les « béhèmistes » de se fritter pour savoir lesquels sont les plus solidaires, évidemment. Disons donc que l’entrée en scène des motards sud-africains – qui ne sont pas dépeints sous leur jour le plus flatteur, à vrai dire – est à peine indispensable et devient tout juste par la suite un élément un peu cocasse en raison de la confusion qu’ils provoquent.

    Mais le récit est prenant, bien découpé, à la manière des films d’action américains, en une succession de scènes parfois brèves par lesquelles on suit les différents protagonistes, avec pour toile de fond la chasse à l’homme à la moto. Il n’y a pratiquement pas de temps mort même si toutes les scènes n’ont ni le même rythme ni la même intensité. Le suspense monte peu à peu, en un long crescendo qui emporte le lecteur vers la révélation finale, tandis que se brouillent les masques en même temps que les pistes.

    Finalement, il y a assez peu de sang et de morts violentes. Car l’homme au passé sanguinaire dont ses poursuivants apprennent à redouter l’imprévisibilité, le chasseur chassé, est aussi un homme désabusé. Lui, le descendant des anciens princes xhosas, le guerrier qui voulait lutter noblement pour la liberté de son peuple, n’a été finalement qu’un assassin rémunéré, un pion dans une guerre sale, abandonné et oublié par ceux de ses anciens compagnons de lutte qui sont parvenus au pouvoir dans l’ombre de Mandela.

    Tu sais ce qu’est la vie ? Un lent processus de désillusion. Elle te libère de tes illusions sur les autres… 

    Cette longue traque à travers le veld sud-africain est donc aussi un chemin de rédemption pour l’ancien tueur à gage pourchassé. Tandis que, tel un chien fou dans un jeu de quille, il anéantit sans le savoir le bel échafaudage de pièges et de traquenards dressé pour faire tomber d’autres têtes que la sienne, c’est de toute sa vie de tueur qu’il dresse, lui, le bilan. Et la R1150 GS devient un peu la métaphore de la renaissance à laquelle il aspire. Par son agilité et sa disponibilité, cette moto le tire de nombreux faux-pas, comme du cloaque sanguinolent de son passé, pour le porter vers des routes plus sereines, la lumière et le véritable oubli. C’est pour un petit garçon de 6 ans que brillera désormais cette lumière sous la protection du géant xhosa, le guerrier meurtri, fatigué mais apaisé. La dernière scène du livre, en même temps qu’elle annonce cette vie nouvelle, semble aussi tirer le rideau en nous disant : « Oubliez-le maintenant ! »

    Ainsi soit-il !

    Si donc cet été, au détour d’une étape ou d’un long après-midi de farniente ensoleillé, il vous prend l’envie de lire un excellent polar, n’hésitez pas à vous procurer « l’âme du chasseur » ou un autre titre de Deon Meyer, aux Editions du Seuil (ou Points Policier). Car s’ils sont tous aussi bien écrits que celui-ci, il y a peu de risque de faire un mauvais choix.

    Et puis, n’oubliez pas ce message que semble nous adresser Deon Meyer à nous, motards : Les motos BMW sont comme l’âme des guerriers africains, nobles et indestructibles !

    Bonne route et bonne lecture.

    Et merci à Jean-Louis de la FFMC 84 pour cette découverte.

    Erlendur

    "Hypothermie" de Arnaldur Indridason

    jeudi 23 septembre 2010, par Marc Leblanc

    C’est un bouquin comme je les aime. Un polar, bien sûr, mais un bouquin dans lequel on entre immédiatement et qui ne vous lâche plus, dont on peine à abandonner la lecture — parce qu’il faut bien faire autre chose comme dormir, manger, aller bosser — et qu’on a hâte de retrouver, toujours avec plaisir.

    C’est le premier ouvrage de cet auteur, Arnaldur Indridason, que je lis. Ce ne sera certainement pas le dernier.

    Son héros récurrent s’appelle Erlendur Sveinsson. Mais il paraît que, en Islande, on n’utilise que le premier prénom, qu’il n’y a pas vraiment de nom de famille, la différence se faisant par le rappel de celui du père (ici Erlendur fils de Sveinn). On apprend plein de choses dans les polars !
    C’est un inspecteur de police un peu à la façon de l’Adamsberg de Fred Vargas. Un type qui fonctionne un peu à l’instinct, qui ne se fie jamais aux évidences et emprunte des chemins parfois tortueux pour arriver à son but, qui ne lâche rien. Certainement moins rêveur mais peut-être plus solitaire, plus bourru. Sa vie personnelle est ourlée de drames familiaux.

    L’univers d’Erlendur (et donc d’Arnaldur, l’auteur), c’est l’Islande avant tout. Le pays apparaît en contre-point dans le récit, par l’énumération de noms de lieux mais, curieusement, il y a peu de descriptions des paysages. Le climat tient une place importante, au moins dans « Hypothermie ». Il est âpre et violent et le caractère des habitants semble souvent lui ressembler. Bien sûr, la violence est la source même du polar mais, à en croire l’auteur, elle serait une marque particulière de la société islandaise dont l’histoire a été souvent émaillée de conflits, de misère et de trahisons, notamment sous la domination danoise. Meurtres plus ou moins gratuits, viols, incestes, sont le quotidien de la police islandaise tel qu’il apparaît sous la plume d’Arnaldur. Pas si anodin dans un pays qui compte moins de 300.000 habitants.

    Toutefois, on dira sans doute avec raison qu’il n’y a là rien de bien nouveau sous le soleil, fût-il de minuit. Mais il y a aussi cette ambiance particulière propre aux histoires scandinaves comme les enquêtes de l’inspecteur Kurt Wallander du Suédois Henning Mankel ou celles du journaliste Mikael Blomqvist dans la trilogie Millenium de cet autre Suédois, Stieg Larsson.
    Ce qui renforce aussi l’atmosphère particulière des romans d’Arnaldur, ce sont les noms des gens et des lieux. Ils font un peu penser au Seigneur des Anneaux de Tolkien : Erlendur, Baldvin, Elmar, Vindashlid, Uxahryggir, Thingvellir, Grafarvogur, Eskifjördur… Enfin, je trouve.

    « Hypothermie » baigne également dans une ambiance ésotérique, autour de la vie après la mort, obsession d’une femme, Maria, sur le suicide de laquelle enquête Erlendur. Ce qui lui donne l’occasion de reprendre d’autres enquêtes sur des disparitions de jeunes femmes ou de jeunes hommes survenues plusieurs années auparavant, parfois vingt ou trente ans, et jamais élucidées.
    Le rythme est lent, sans doute. Erlendur, comme Adamsberg, est un cérébral. Il prend son temps. Mais l’histoire est prenante et les personnages sont décrits d’une manière qui les rend attachants ou, tout au moins, fort intéressants. Le style est agréable et fluide, la traduction a été faite dans un français simple, sans artifices mais efficace. Je la crois fidèle à l’esprit de l’auteur. Surtout, les références aux croyances islandaises ajoutent beaucoup au plaisir de suivre l’évolution des enquêtes.

    J’ai déjà acheté le suivant : « La cité des jarres ». Il se trouve que « Cinécinéma Frisson » vient d’en diffuser la version cinématographique, fort bien faite et que j’ai regardée. Pas bien malin, c’est sûr, mais la curiosité a été la plus forte. C’était aussi l’occasion de découvrir des paysages de toundra islandaise sans arbre, un peu déprimants, autant que l’histoire est sordide, et des banlieues dont la grisaille n’est pas sans rappeler certaines des nôtres.

    Bref, voilà un plaisir que je vous invite à partager. Pour ma part, j’ai découvert un nouvel auteur qui me confirme tout l’intérêt de la littérature scandinave actuelle aussi passionnante que les sagas du passé.

    Les jours heureux

    De bien belles personnes

    samedi 5 juin 2010, par Marc Leblanc

    Je n’avais jamais lu le programme du Conseil National de la Résistance, adopté le 15 mars 1944, dans la clandestinité [1]. Pourtant, comme tout un chacun, j’imagine, je savais que ce programme avait jeté les bases d’un nouveau pacte social pour la France d’après-guerre, duquel étaient sortis la Sécurité Sociale, les retraites par répartition, la liberté de la presse, la nationalisation des banques et des compagnies d’assurance ainsi que de l’énergie et de plusieurs grandes entreprises fautives de collaboration avec l’ennemi nazi. Mais dans le détail, j’en ignorais le contenu.

    Cette lacune est désormais comblée à la faveur de sa réédition par l’association Citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui, sous la coordination de Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchainé [2]. Et oui, je comprends mieux. Et oui, c’est un bien beau texte.
    Il est porteur d’un idéal de partage, de solidarité et de justice sociale voulant faire de notre pays, dès sa libération, une « démocratie économique et sociale » assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et le bonheur de tous. Il affirme l’union de la Résistance autour du général De Gaulle en fixant pour premier objectif commun la libération du pays du joug de « l’occupant provisoire » (sic) et de ses valets français. Pourtant, ceux qui l’ont écrit étaient loin de partager les mêmes visions politiques. Au terme de nombreuses réunions clandestines, pour lesquelles ils risquaient à chaque fois leur vie, ils ont adopté ce texte à l’unanimité. Voilà aussi ce qui rend ce programme encore plus exceptionnel.

    Bref, ce petit opuscule de quelques pages, remarquablement concis, condense un ensemble d’objectifs qui sont tout le contraire de l’action de Sarkozy. Pourtant, ce dernier n’hésite pas à prétendre que celle-ci s’inscrit dans l’héritage du programme du CNR [3]. Imposture !
    Au contraire, « Les jours heureux » souligne avec une acuité et une précision quasi-horlogère l’entreprise de démolition en cours.

    Soyons juste, cependant : cette entreprise n’est pas le seul fait de la droite sarkozyste. Elle a commencé dès les années 50/60 et s’est poursuivie depuis, à touches plus ou moins discrètes, sous à peu près tous les gouvernements, y compris, malheureusement de gauche, malgré quelques tentatives avortées de cette dernière de trouver des parades (Cf. : Pierre Bérégovoy en 1990 pour le financement des caisses de retraite). Mais Sarkozy a fait sienne la déclaration de Denis Kessler, ancien vice-président du Medef, ancien maoïste, le 4 octobre 2007 :

    Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance.(…) Le gouvernement s’y emploie.

    Il faut dire que ce programme porte une marque de naissance insupportable aux yeux de certains : ayant été écrit par les représentants de partis politiques, de syndicats et de groupes citoyens de tendances diverses voire opposées, il est nécessairement un compromis. De plus, il est fortement marqué par l’influence des partis communistes et socialistes (SFIO), ce qui correspond bien à la réalité de l’époque.
    De Gaulle le savait bien : unifier autour de lui la Résistance qui, jusque là, agissait en ordre dispersé, sans coordination et, donc, sans grande efficacité d’ensemble, était nécessaire pour que le chef de la France Libre soit reconnu comme le seul et légitime interlocuteur des Alliés. Il fallait restaurer l’État et, dans le même temps, empêcher les Anglo-Américains d’imposer à la France un gouvernement militaire étranger chargé de l’administrer jusqu’à l’établissement d’un gouvernement légitime issu des urnes (AMGOT [4]). Même s’il avait pris ses distances avec le CNR, il en avait néanmoins besoin et ne l’a pas désavoué. On peut imaginer que, une fois le pays libéré, il n’a pas débordé d’enthousiasme pour mettre en application ce programme, beaucoup trop « social », à bien des points de vue, pour la droite conservatrice.

    Par ailleurs, si, au sortir de la guerre, le grand patronat a fait profil bas, compte tenu de l’attitude peu reluisante de certains de ses représentants sous l’occupation, et certainement aussi en raison de l’aspiration générale à une plus grande justice sociale après les privations et la répression aveugle, il n’a pas vraiment goûté de se voir en partie privé de certaines de ses prérogatives traditionnelles et de se voir imposer une solidarité insoutenable avec les gueux de salariés. Le bonheur du peuple n’a jamais vraiment été l’objectif premier de la grande bourgeoisie d’affaire. Sinon, ça se saurait depuis longtemps.
    Partant, le patronat n’a eu de cesse, à mesure qu’il relevait la tête, de batailler contre les réformes réalisées à la Libération, d’abord en sous-main puis de plus en plus ouvertement . Ce fût notamment le cas, dans les années 50, lors de l’échec de la mise en place du système de retraite universel issu du programme du CNR. Elle fût rejetée par les artisans, commerçants et paysans qui refusaient de voisiner avec les syndicats ouvriers et qui étaient soutenus dans l’ombre par le grand patronat et les conservateurs.
    Pourtant, force est de constater que la politique de planification, elle-même issue du programme du CNR, a été très bénéfique à cette grande bourgeoisie même si elle a été contrainte durant une trentaine d’années à partager (de moins en moins, au fil des contre-réformes) la prospérité engendrée. Mais, sans ces plans successifs destinés à reconstruire le pays, elle aurait eu le beurre, l’argent du beurre et, en prime, le cul de la fermière. De quoi vous dégoûter de tant de gâchis !

    On comprend mieux que le programme du CNR n’ait pas été enseigné dans les écoles. Personnellement, je n’ai aucun souvenir de la moindre référence durant ma scolarité. Sans doute, la droite au pouvoir comptait-elle sur l’effet du temps. On finit par tout oublier, surtout quand on ne se donne pas la peine d’entretenir le souvenir. Certes, on continue de commémorer le sacrifice des Résistants, tombés pour libérer la France. Mais on a bien soin de les dissocier de l’idéal qui, au-delà de la lutte contre « l’occupant provisoire », animait ces jeunes femmes et ces jeunes hommes.
    Au fil du temps, l’idéal de la Résistance a fini par se déliter en même temps que le discours dominant orientait les consciences vers plus d’individualisme. Finies la solidarité, l’égalité des chances, la justice sociale.

    Pourtant, qui, aujourd’hui, ne reconnait pas en la Résistance et dans l’action du général De Gaulle la restauration de l’honneur du pays avili sous la botte fasciste de l’occupant et de Pétain ? A peu près personne (sauf, très certainement, les nostalgiques des heures de gloire du nazisme) et certainement pas la droite qui, dans sa majeure partie se prétend l’héritière de De Gaulle.
    Mais, pourquoi, alors, Sarkozy s’emploie-t-il à effacer la vilénie du régime de Vichy lorsqu’il déclare, le 12 novembre 2009, dans le Vercors, autre haut-lieu de la Résistance :

    Depuis deux-cents ans, à part l’expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n’a menacé nos libertés. C’est que la culture française est irréductible au totalitarisme [5].

    Rien de grave pour nos libertés ne s’est donc produit entre 1939 et 1945, d’après lui. Il est vrai que son discours avait pour sujet la fameuse « identité nationale » dont le triste Besson voulait qu’on débatte. Le parallèle aurait-il été alors trop cruel ?

    Il fallait bien un jour siffler enfin la fin de la récréation. Si la gauche s’est montrée pitoyablement incapable de défendre cet héritage, abandonnant peu à peu les ouvriers et les plus défavorisés au discours démagogique de l’extrême-droite pour se rallier au concept fumeux de libéralisme social, la droite a joué sa partition habituelle sans trop se forcer. A nouveau, aujourd’hui, les intérêts particuliers des grands groupes financiers et industriels, ceux de la grande bourgeoisie en fait, prennent le pas sur l’intérêt général, laissant de plus en plus de nos concitoyens sur la touche. Ironie de l’histoire, ce sont souvent des cadres formés dans nos grandes écoles (ENA, Polytechnique, etc.) pour être de grands commis de l’État, qui ont choisi de s’enrichir de la façon que l’on sait en prenant la tête de grands groupes industriels et financiers. L’ENA (Ecole Nationale d’Administration), fondée en 1945. Encore un héritage du CNR.

    On lira avantageusement cet éditorial de Serge Halimi, dans le Monde Diplomatique n°675 de juin 2010, qui approfondit et élargit encore ce constat.

    Sans doute, les Français ont-ils la mémoire courte. Jusqu’à quand accepterons-nous sans broncher ce pillage de notre pays par une classe de privilégiés sans scrupules ? Ils devraient pourtant se méfier : à force de perdre nos acquis, viendra le jour où nous n’aurons plus rien à perdre. Et quand on n’a plus rien à perdre, le désespoir peut engendrer les pires choses… ou les meilleures, selon que l’on sombre dans les extrémismes les plus noirs ou que la démocratie, la vraie, enfin, reprend ses droits.

    Pour ma part, je trouve rassurant que de grands personnages de la Résistance [6] nous appellent à un sursaut de dignité et de conscience, pour dénoncer l’imposture de Sarkozy et de ses godillots, pour faire renaître le souffle de la Résistance, du CNR.

    La bataille n’est pas perdue. Elle ne fait que commencer et le cours des choses peut s’inverser. Il le faut !

    Pour conclure, je voudrais citer un extrait de la déclaration improvisée de M. Stéphane Hessel sur le plateau des Glières, le 17 mai 2009, en réponse à la visite de Sarkozy quelques jours plus tôt [7] :

    Sachez que la désobéissance, la préférence donnée aux valeurs par rapport à la loi, c’est une partie de notre citoyenneté, de notre citoyenneté résistante. Résister, c’est refuser d’accepter le déshonneur, c’est continuer à s’indigner lorsque quelque chose est proposé qui n’est pas conforme à ces valeurs, qui n’est pas acceptable, qui est scandaleux.

    Et cet autre extrait du texte de CRHA qui conclut ce livre :

    Au début des années 1940, l’oppression était particulièrement brutale. Y résister était, comme l’établit l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, un droit naturel et imprescriptible. En ce début des années 2010, l’oppression prend des formes heureusement moins violentes, mais plus insidieuses ; il faut d’autant plus y résister.

    Si résister, c’est « savoir garder sa capacité d’indignation » et, toujours, « privilégier la légitimité face à la légalité », alors, face à l’entreprise de démolition sociale (mise en œuvre) par le capitalisme ultralibéral et ses servants politiques, nous pouvons légitimement user de ce terme.

    … A CHRA… nous tenons à rompre avec le fatalisme ambiant qui rend acceptable l’inacceptable. Nous tenons à le répéter sans relâche : ce qui était possible il y a soixante-cinq ans, alors que la France était ruinée, l’est encore aujourd’hui.

    … la résistance n’appartient pas au passé.

    Notes

    [1] D’abord intitulé « Programme d’action de la Résistance », c’est Jules Meurillon, chef de la propagande-diffusion du groupe de résistants Libération-Sud, qui lui donna le titre « Les jours heureux »

    [2] Les jours heureux - Le programme du Conseil National de la Résistance de mars 1944 : comment il a été écrit et mis en œuvre, et comment Sarkozy accélère sa démolition. Éditions La Découverte - 9 bis rue Abel-Hovelacque - 75013 Paris - ISBN 978-2-7071-6016-4 - 14,00 €

    [3] Déclaration du 22 juin 2009 devant le Parlement réuni en congrès à Versailles, façon discours sur l’état de l’Union du président des États-Unis, après deux voyages sur le plateau des Glières à l’occasion de commémorations douteuses qui ont provoqué la réaction de citoyens plus respectueux que notre président de l’héritage de la Résistance

    [4] Allied Military Government of Occupied Territories

    [5] Extrait des textes accompagnant la réédition des Jours heureux

    [6] Stéphane Hessel, Raymond Aubrac

    [7] Citation à partir de la réédition des Jours heureux déjà citée

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