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    Robinson Crusoe

    Daniel Defoe - Editions des 2 coqs d’or - 1966

    dimanche 28 septembre 2014, par Marc Leblanc

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    Couverture Robinson Crusoe

    Je ne saurais dire combien de rêves ce livre a nourri en moi. Il fut, je crois, le premier vrai grand livre que l’on m’offrit. Était-ce un prix scolaire ou un cadeau d’anniversaire ou de Noël ? Je ne sais plus mais il compta beaucoup pour nourrir mon imaginaire d’enfant. Car grand il l’était, assurément, non seulement par ses dimensions — 20,8 x 28,5 x 2 cm, quand même ! — mais surtout par ce qu’il contenait de ferments d’aventures et de rêves, pareillement fantastiques. Il fût le premier d’une longue série de livres dévorés dont, aujourd’hui encore, je ne parviens heureusement pas à voir le bout. Par bonheur, oui, tant la lecture et les livres me semblent être comme des fluides vitaux indispensables, des fenêtres ouvertes sur le monde réel ou imaginaire et sur l’âme humaine, des sources inépuisables de connaissances. C’est au travers de tous ces livres et grâce à tous ces auteurs multiples que m’est venue, enfant, cette soif inextinguible d’apprendre, encore et encore, que je souhaite ne jamais étancher.

    Ainsi donc, j’ai erré moi aussi, comme Robinson et du haut de mes douze ans, sur les quais de quelque ports de grand commerce, vêtu d’un lourd manteau de velours noir, l’épée au côté, coiffé du tricorne, dans l’attente d’embarquer sur un grand trois-mâts à trois ponts en partance vers des mers lointaines et des mondes nouveaux. J’ai été ce Robinson, comme vous me voyez, qui a su tout réinventer pour vivre sa vie de « sauvage » civilisé sur son île déserte, perdue au milieu de l’océan, avec pour seuls compagnons des chiens, des chats, des chèvres et, finalement, Vendredi.

    Je ne sais pas ce qu’est devenu ce livre. Il m’a pourtant longtemps accompagné avant de disparaître, avec bien d’autres, dans les tourmentes d’une époque où mes préoccupations étaient ailleurs. Mais je sais au fond de moi que je les ai toujours cherchés, ces vieux bouquins comme si, en les perdant, c’était aussi une partie de moi-même qui avait disparu. Bien sûr, j’aurais pu les racheter dans de nouvelles éditions et ce fût le cas de certains que j’ai relus plusieurs fois. Mais, je ne sais pourquoi, pour certains autres, cela m’était impossible. Peut-être car ils étaient des marqueurs intimes de mon enfance, porteurs de souvenirs d’une époque révolue mais ô combien heureuse. Alors mieux valait, me semble-t-il, garder leur souvenir plutôt que de me les procurer à nouveau car, dans le fond, comme ces vieux jouets décatis que l’on retrouve longtemps après les avoir abandonnés, ce n’était pas eux en tant que tels qui importaient mais plutôt l’atmosphère qui nous entourait quand je les avais à ma portée et que je pouvais les lire tout mon saoul.

    Aussi, je ne saurais dire l’émotion que j’ai éprouvée en voyant cette couverture colorée si familière, disparue depuis si longtemps. Alors, je l’ai acheté, pas cher au demeurant. Il est comme neuf, dans un état remarquable, exceptionnel même. Il ne sent pas le vieux bouquin, ce mélange de poussière et de moisi qui envahit les narines dès qu’on approche d’un livre depuis longtemps au repos sur une étagère ou au fond d’un tiroir. Celui-là sentirait presque le neuf, parole ! Il ne demande qu’à être ouvert pour livrer à nouveau son contenu toujours aussi captivant (je l’ai feuilleté, pensez bien !).

    Et qui sait ? Je cèderai sûrement bientôt à cette invitation.


    PS : Celui-ci, je l’ai retrouvé sur Abebooks, plus exactement chez Le Bouquiniste.

    L’Europe ? Quelle Europe ?

    35 ans de trahisons

    samedi 24 mai 2014, par Marc Leblanc

    Voilà belle lurette que j’ai perdu la foi en l’Europe. Car, aussi surprenant que cela puisse être, il y eût une époque dans ma vie où l’Europe m’a vraiment fait rêver avec ses promesses de paix et d’amitié entre les peuples du continent et tous les autres, de prospérité, de lendemains enchanteurs, de partage. De bonheur, en somme. En ce temps-là, nous étions jeunes et larges d’épaules, ainsi que le chantait naguère le grand Bernard Lavilliers, et la vie nous semblait emplie de promesses à accomplir, à saisir, à portée de mains. C’était un temps où malgré la fameuse barrière de la langue, parfois, mais qui n’en a jamais été vraiment une, l’Europe consistait à aller à la rencontre des jeunes des autres pays et à échanger et à parler avec eux, jusqu’à l’extinction de voix, du monde que nous voulions construire, tellement différent de celui de nos parents, tellement plus beau, plus grand, plus dynamique ! Quel plaisir que de sympathiser avec Dick, le Néerlandais, ou Gill, la belle anglaise rousse, Inge et Mark, les Allemands, Livia, la jolie Italienne, Adèle, la non moins jolie Belge ou encore Pedro l’Espagnol et tous leurs amis, rencontrés au détour d’un camping en Ardèche ou au festival d’Avignon, parfois dans un train en rentrant à la maison pour les vacances scolaires.

    Ce n’était pas encore l’Union Européenne que nous connaissons aujourd’hui, tout juste le Marché Commun, l’Europe des Six. Certains n’en faisaient pas encore partie (Grande Bretagne, Espagne, Danemark…) mais cela importait peu car notre Europe de jeunes n’avait cure des finesses politiques ou économiques. Le monde serait forcément ce que nous voulions qu’il soit. Et puis, c’était aussi de cette façon-là qu’on nous la vendait, l’Europe, façon Bisounours attardés, tandis que les gens sérieux planifiaient la suite. Il a quand même fallu attendre 1992 et le référendum sur le traité de Maastricht pour qu’on commence à se préoccuper de notre avis. Et encore, comme pour les traités suivants, en évitant de trop compliquer le débat : « T’es gentil, tu votes oui, t’es vilain, tu votes non ! »
    Jusque-là, personne n’avait jamais vraiment songé à consulter les citoyens sur le projet lui-même et sur les extensions successives du traité de Rome à de nouveaux pays. Comme une évidence qui voudrait que les pays européens au sortir de la guerre n’avaient pour seule préoccupation que de s’unir dans un grand élan de solidarité et d’amour partagé. Qui pouvait bien songer à aller contre ça ? C’est d’ailleurs une manie depuis l’origine : il semble que la construction européenne et ses traités ne supportent ni la grande lumière ni le suffrage universel. Mais les finalités de cette construction, les formes à donner à cette entité, rares étaient ceux qui osaient réellement exposer leur vision sans circonlocution ni langue de bois. Dissolution des états dans une fédération de régions ? Fédération d’états ? Simple association ? Quels abandons de souveraineté ? Quelles conséquences sur nos organisations administratives, sociales, économiques, démocratiques ?

    Du reste, c’est encore le cas aujourd’hui. Le schéma n’a guère changé, finalement.

    On nous dit, comme en 1992 ou en 2005, que ne pas approuver l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est ne pas aimer l’Europe, c’est être anti-européen, comme si, en définitive, il ne pouvait y avoir d’alternative. Il faut bien reconnaître qu’on a entendu des arguments bien plus motivants pour aller voter. Guy Verhofstadt, ancien premier ministre belge et candidat libéral à la présidence de la Commission européenne, soutenu notamment par les centristes français UDI-MODEM (Borloo, Bayrou et compagnie) nous joue sa petite partition de violon en nous invitant à ne pas envoyer au parlement des gens qui n’aiment pas l’Europe. Toujours l’amour !… Mais c’est quoi aimer l’Europe, au juste ? Voter pour des gens qui approuvent les choix clairement ultra-libéraux du Conseil européen et de la Commission, la casse des systèmes sociaux, la destruction des règlementations du travail, les politiques d’austérité qu’ils ont imposées partout sur le continent avec la complicité des gouvernement nationaux ? Mais qui assume ces choix-là ? A les en croire, tous, aucun n’y a jamais pris part puisque rares sont ceux qui en parlent dans les partis qui soutiennent la politique européenne actuelle. On est juste priés d’aimer l’Europe car elle nous a épargné la guerre, que nous ne serions plus rien sans elle et que c’est bien, l’Europe, quoi, merde ! Et on nous le dit avec cette arrogance teintée de mépris et d’une pointe d’agressivité pour réduire au silence toute velléité de contestation. Du genre : « Ecoute petit, tu comprends rien à l’affaire mais crois-moi sur parole, l’Europe c’est trop bon ! » C’est sûr, vu comme ça !

    Du côté du PS, qui fut paraît-il un grand parti de gauche, il y a longtemps, on fait semblant de découvrir que l’Europe sociale fait un peu grise mine. Pour tout dire, elle n’a jamais vraiment été au centre des débats et n’a même pas connu un semblant de début de commencement qui pourrait faire penser qu’elle existe. Et ça commence à se voir sérieusement en cette période de laminage des peuples, alors que les socialistes européens n’ont jamais été très loin des centres de pouvoir. Du coup, promis-juré, ils vont nous en mettre partout du social et on est priés de leur faire confiance car, cette fois, c’est sûr, pas de dédit, pas de retournement de veste, pas de baisse de frocs. Croix de bois, croix de fer, rien de ce qui est mauvais pour les peuples ne passera plus par eux. Comme s’ils n’étaient pour rien dans la mise en œuvre des politiques qu’ils feignent de condamner (du bout des lèvres, faut pas exagérer). Martin Schulz, leur candidat, nous en prie : « Ne nous trompons pas de colère ! » dit-il. C’est déjà bien qu’il se soit rendu compte qu’on ne baignait pas dans la bonne humeur mais ça va être un peu court pour la faire revenir. D’autant que rien ne semble annoncer de grands changements en termes de politiques économiques, au contraire ! Pourtant, ce n’est pas faute de forcer le trait. Aux innocents les mains pleines : Schulz n’était pas là ces dernières années, il était juste président du parlement, sans droit de vote. Alors, c’est pas sa faute si ses amis ont fait des bêtises avec les libéraux. Mais voir les socialistes français se ranger sous la bannière de Schulz a quelque chose de croquignolet car l’homme fait plutôt figure d’un anti-Jaurès. Le 17 avril dernier, en clôture du meeting qui lançait sa campagne en France, il citait Edmund Burke, philosophe irlandais connu pour être le premier opposant à la Révolution Française. Bref, un modèle de conservatisme anglo-saxon. Comme si un homme qui se dit socialiste (même un social-démocrate allemand) n’avait pas dans sa bibliothèque des bouquins d’auteurs socialistes, même une simple anthologie, où puiser une pensée un peu motivante et plus en phase avec ce qu’il prétend être. Et sauf erreur de ma part, c’est le même qui, en qualité de président du parlement européen, souhaitait que le pape vienne s’y exprimer. Et hop ! Un bon petit coup de pied au cul de la laïcité ! Et qu’ont-ils dit de tout ça les socialos ? Boh, rien ! C’est sûr : n’est pas Jaurès qui veut !

    A l’UMP, le grand parti de la droite et du centre, comme ils se définissent eux-mêmes, tout va bien ou presque. C’est juste qu’il faut dire non à Hollande sinon, ça baigne. Il faut plus d’Europe, plus de libéralisme, tout ça. Rien de surprenant, finalement. C’est l’UMP, quoi ! On aime ou on n’aime pas. Moi je n’aime pas et ce n’est pas d’hier. Avec ou sans Sarko, l’UMP, c’est la médiocrité élevée au rang de programme politique, l’alignement sur l’Allemagne de Merkel et les Etats-Unis. Comme le PS ? Oui mais en plus démago encore. Sans le mariage pour tous mais avec l’intolérance et le racisme d’état à portée de main. Comme le FN, alors ? Pas loin. Le FN qui se la joue presque parti révolutionnaire, prêt à tout casser comme sa Marine que retenez-la ou elle va faire un malheur au nom de la France éternelle, chrétienne et blanche, de la laïcité anti-musulmane, de la République si vraiment vous y tenez, du peuple opprimé par le « système » et, bien sûr de la race. Car la France, tu l’aimes ou tu te casses et les étrangers, c’est tout leur faute. D’ailleurs, l’Europe en est pleine. Si ! Mais bon, à part ça, c’est un parti (d’extrême-droite) comme un autre, hein ! C’est à dire qu’ils s’aplatiront devant le « système » dont ils prétendent être les grands contempteurs mais dont ils sont en réalité les meilleurs valets. Voter pour le FN en espérant changer l’Europe (ou même seulement la France), c’est comme confier le ministère des droits de la femme à un taliban.

    On fait mine, ici ou là, de s’étonner du peu d’intérêt des citoyens pour cette élection. Mais qui veut vraiment ouvrir le débat, hormis ceux qui veulent changer de politique ? Depuis deux mois, il y avait grandement le temps de donner la parole aux différents protagonistes. Au lieu de quoi, on a vu une formidable mise en valeur du Front National dans la plupart des grands médias, comme pour les municipales, tantôt comme un épouvantail pour ramener vers les partis dits « de gouvernement » les brebis égarées, tantôt pour le présenter comme la seule alternative à l’abstention pour les déçus et victimes de l’Europe. La seule alternative ? Vraiment ? Il est vrai que tous ceux qui osent remettre en cause cette Europe-là sont qualifiés de populistes, ce qui permet de les renvoyer dos-à-dos avec le FN, selon le précepte bien connu qui veut que les extrêmes se rejoignent. En arriver à ce niveau d’argumentation en dit long sur l’état du débat politique en France. Il aura fallu attendre quasiment la dernière semaine de la « campagne électorale » pour qu’on commence à parler du projet de grand marché transatlantique (GMT ou TAFTA ou TTIP) dans ces mêmes médias, alors que depuis deux ans Attac ou le Front de Gauche tirent la sonnette d’alarme sur ces négociations menées dans le plus grand secret entre les Etats-Unis et la Commission européenne. Et les autres ? Silence radio. Récemment, sur France 3 [1], lors d’un « grand » débat réunissant diverses personnalités politiques représentant les grandes tendances, notamment José Bovet (Europe Ecologie), candidat à la présidence de la commission européenne et Raquel Garrido, tête de liste du Front de Gauche, il était touchant de constater la quasi-communauté de vue entre Pierre Moscovici du PS, Brice Hortefeux de l’UMP et Guy Verhofstadt, déjà cité plus haut, pour écarter d’un revers de main toute dangerosité de ce traité pour la simple raison qu’il n’était pas encore conclu et que, bien sûr, vous pouvez les croire sur parole, il n’était pas question de remettre en cause les normes sanitaires européennes face aux pressions étasuniennes, pensez donc ! Même que si ça leur plait pas, c’est bien simple, ils voteront contre. Mais comment faire confiance à des gens qui ne voient déjà dans ce futur traité qu’une opportunité de gagner quelques dixièmes de points de croissance sans évaluer les conséquences sociales qu’il aura inévitablement et qui s’ajouteront aux politiques désastreuses déjà mises en œuvres ?

    Personnellement, je ne crois pas que ces élections changeront quoi que ce soit à la politique européenne. Je ne crois même pas que nous choisirons le président de la Commission comme on nous l’annonce (il serait issu du groupe ayant obtenu le plus grand nombre de sièges) mais qu’il y aura négociation entre une majorité parlementaire et le Conseil européen (les chefs d’états). Je ne crois d’ailleurs pas que l’Union européenne soit amendable dans sa forme actuelle car si on avait vraiment voulu faire une Europe sociale, on n’aurait pas commencé par signer des traités qui la rendent impossible. Je ne crois tout simplement plus à l’Europe ni que nous ayons quoi que ce soit en commun avec la plupart des pays qui constituent cette union. Je suis totalement opposé à la dissolution des états-nations dans une fédération de régions telle que nous y conduit la réforme territoriale à venir, la métropolisation et les régions transfrontalières qui en découleront car les peuples n’y auront aucune place, seule important la marchandisation de toutes les activités, à commencer par les services publics. Je ne crois plus en l’Europe protectrice, vecteur de progrès et de prospérité. Elle n’est plus qu’un outil d’asservissement des peuples aux intérêts d’une minorité transnationale. Elle n’est qu’une caricature de démocratie dans laquelle tout est mis en œuvre pour contourner la souveraineté populaire. Je pense même qu’à plus ou moins brève échéance, il n’y aura plus de démocratie du tout en Europe et que l’oligarchie prendra prétexte des soulèvements populaires à venir pour instaurer des régimes autoritaires.

    Je pourrais voter Nouvelle Donne, c’est vrai. Mais je voterai Front de Gauche. En sachant que dès le 26 mai, de toute façon, il faudra retourner au charbon et continuer le combat car tout sera à refaire.

    Notes

    [1] 20 mai dernier

    Ce SMIC qui ruine la France...

    mercredi 21 mai 2014, par Marc Leblanc

    On a beaucoup parlé du SMIC [1], ces derniers temps. Et pas que pour en dire du bien, notez, car il fallait nous démontrer que toutes nos misères, et celles de notre jeunesse en particulier, viennent de ce dispositif désormais accablé de toutes les tares économiques. C’est l’époque qui veut ça, avec son chapelet de dogmes gravés dans le bronze, sur la compétitivité, la concurrence libre et non faussée et sur ces intolérables nantis que sont les petites gens qui profitent d’une ribambelle d’aides sociales. C’est qu’elles seraient bien mieux utilisées, ces aides, à stimuler l’investissement et à abaisser le fameux coût du travail qui pèse sur nos vaillantes entreprises, surtout car il ne permet pas à leurs propriétaires de se payer sur la bête aussi grassement qu’ils le souhaitent. Vous verrez que, d’ici peu, oser réclamer d’être payés au SMIC, en plus de vous valoir d’être virés sur le champ avec pertes et fracas, vous vaudra en prime un procès pour outrage et d’être rangés dans la catégorie des ennemis de la France, de son économie et de sa compétitivité si précieuse. Déjà que là, même si vous ne dites trop rien, vous êtes coupables d’exister !… Je crains d’ailleurs qu’exiger le moindre salaire ne suive bientôt la même voie. Vous serez un traître à la Nation, un suppôt de l’anti-France. Pour un peu, on se croirait presque revenus au bon vieux temps du Second Empire ou sous la République de Thiers et de Mac-Mahon !

    Naturellement, ceux qui en parlent le mieux sont des gens dont les revenus se comptent en multiples du SMIC et, de préférence, de gros multiples. Un Pascal Lamy, par exemple — l’ex-directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et qui serait, paraît-il, socialiste ou apparenté, non mais allo quoi ! — ça vous encaisse du 380 kilo-euro dans une année. Et ce n’est bien sûr pas suffisant car pour le remercier d’avoir mis tant de gens sur la paille, il aurait fallu, d’après l’intéressé lui-même, qu’on lui augmente son traitement de 25 %, histoire de compenser une retraite jugée trop faiblarde. On parie que ce n’est ni celle de la Sécu calculée sur ses 25 meilleures années ni celle de l’AGIRC ni celle de l’ARRCO ? Bien sûr.
    Donc, forcément, ce mec est qualifié pour venir nous parler des délices qu’offre une vie avec un salaire inférieur au SMIC. C’est que, voyez-vous, dans sa petite tête tout juste équipée du minimum requis pour appartenir à l’espèce humaine, la vie des gens pauvres s’illustre par l’imagerie acidulée et bonasse du bonheur sans prétention qui sait se contenter de peu et dans lequel la vraie richesse ce sont les enfants, les amis et la bouteille de gnole. Le Loto® du samedi, aussi, tiens, allez ! Ah, s’ils avaient conscience de leur bonheur, tous ces pauvres ! Loin des soucis de placements, de paradis fiscaux, de fiscalités optimisées. C’est bien simple : les pauvres, les « smicards », c’est toujours à se plaindre alors que ça paie même pas d’impôts !

    Pierre Gattaz, le fils de l’autre, ne dit bien sûr pas autre chose. Mais lui c’est un grand bourgeois nanti, profiteur et voleur, qui a tant souffert pour hériter de la fortune de son père, vous avez pas idée ! Car chez les Gattaz, on est grand comique de père en fils. Papa était déjà lui-même un autre méritant travailleur de force qui s’est fait lui-même en pillant l’économie nationale, en accumulant. Donc, c’est normal que chez ces gens-là, des parasites qui s’enrichissent du travail des autres, on ne se réjouisse pas à l’idée de verser des salaires à ses salauds d’employés alors que ça ampute son butin d’autant. Les payer sous le SMIC, c’est déjà beau quand on pense aux sacrifices consentis par de si grands patriotes obligés de limiter l’augmentation de leurs émoluments à une petite trentaine de pour-cents ! Et je vous fiche mon billet qu’il en est que ça exciterait de spolier ces malheureux de leurs comptes offshores. De la pure jalousie, faut dire, comme si c’était ça qui allait rendre les smicards plus heureux. Partager, c’est bien beau mais l’exemplarité et le mérite dans tout ça ? Que des communistes, je vous dis !

    Heureusement, on a plein de gens en costard-cravate ou tailleur qui se pavanent de longue devant micros et caméras ou dans les journaux pour disserter savamment sur les mérites de la France travailleuse et bonne fille, celle des patrons courageux qui donnent du travail, celle des créateurs géniaux, celle des rentiers désintéressés qui investissent dans nos entreprises, celle des éditocrates qui façonnent l’opinion, celle des politiciens et des hauts-fonctionnaires qui se sont taillés un système de partage du pouvoir et des profits sur mesure, etc. cette France si généreuse, donc, qui serait lourdement handicapée par les feignasses que nous sommes (salariés du privé, petits fonctionnaires, petits artisans/commerçants, chômeurs, retraités, etc.), ramassis de jaloux et d’envieux incapables de remettre en question leurs privilèges et cause de la faillite du pays aussi sûr que 2 + 2 = 4. Ils y vont franco car tout le monde sait que plus c’est gros mieux ça passe. Et puis, où est le risque puisque personne (ou si peu) ne réagit sauf pour désigner d’autres boucs-émissaires encore plus commodes ?

    Pourtant, on se dit que depuis le temps que les cotisations sociales prélevées sur les salaires égaux ou voisins du SMIC sont allégées, supprimées et transférées vers l’impôt (quand l’État songe à les compenser), si ça avait dû créer un seul emploi, on s’en serait certainement rendu compte. Non ? Mais eux, qui souvent ont fait de grandes écoles de commerce, d’économie, d’administration, de journalisme ou d’ingénieurs, qui donc sortent quasiment de la cuisse à Jupiter, ils ont réfléchi à la question, ça va de soi. Pas comme nous qui pensons bêtement que le pillage des richesses que nous contribuons à créer devrait être combattu pour utiliser les ressources autrement et mieux partager ces richesses. Non, eux, ils pensent [2] que si la baisse ou la suppression des cotisations sociales ne suffit pas, c’est donc qu’il faut baisser aussi les salaires, en commençant par les plus bas. Si ça c’est pas génial, hein, dites ? Évidemment, il n’y a aucune chance pour que ça fonctionne mais au moins, ça devrait nous rendre beaucoup plus réceptifs à la sainte parole ultra-libérale. Le but, c’est que bientôt, nous revendiquions de nous-mêmes d’être payés en salaires bulgares, grecs, polonais ou roumains, etc. La liste n’est plus exhaustive, hélas !

    Surtout ça permet d’introduire une notion révolutionnaire : celle du travail à la con tout juste payé une poignée de figues qui ne permettra pas de vivre mais qu’on intègrera dans les statistiques du chômage pour le faire baisser en masquant la paupérisation de ceux qui seront contraints de les prendre. Car, bien sûr, il y aura des gens qui les prendront. Ce salopard de Lamy le dit très bien : « Mieux vaut un boulot payé en dessous du SMIC que pas de boulot du tout. » C’est exactement comme le travail du dimanche dont personne ne veut, dans le fond, mais que certains sont contraints d’accepter s’ils veulent garder leur emploi et améliorer leur ordinaire. S’ils sont volontaires, c’est surtout pour ne pas crever, pas pour affirmer leur droit à la liberté de travailler quand et comme ils veulent.

    Devant tant de cynisme et de mépris, nombreux sont ceux qui rêvent de faire subir aux Lamy, Gattaz, Berger (Lolo de la CFDT), Sapin, Montebourg et consorts, des sévices dont les moindres consisteraient à les pendre par les parties génitales à des piques plantées sur la place de la Concorde à Paris. Ou de les plonger à poil dans un bain de goudron puis de les asperger de plumes. Ou bien encore, de les enfermer dans les cages de gorilles puceaux mais en rut car on sait, depuis Brassens, que ça nous ferait rire un peu.
    Il en est d’autres qui proposent de les aligner contre un mur et de les fusiller tout simplement car c’est une solution que la bourgeoisie, de laquelle nos drôles sont généralement issus, a souvent privilégié pour mater la classe ouvrière dans le passé.
    Enfin, d’autres qui atteignent ainsi des sommets de cruauté insoutenable, militent pour qu’on les condamnent à vivre jusqu’à la fin de leurs jours dans les conditions qu’ils veulent nous imposer, alors qu’il est clair qu’ils n’y survivraient pas et que, surtout, ils ne comprendraient pas un tel acharnement. Car ce qui est frappant chez la plupart de ces parasites, c’est leur totale absence de perception des dégâts que leur politique cause. Ou peut-être plutôt, leur aveuglement qui leur permet d’afficher une belle candeur lorsqu’ils affirment, la main sur le cœur et la bouche en cul de poule, vouloir œuvrer pour la France et les Français. Fermez le ban !

    C’est vrai qu’ils sont très forts : ce ne sont pas les politiques d’austérité ni la casse des systèmes de protection sociale, de redistribution et de solidarité qui précarisent de plus en plus de citoyens et les fragilisent. Au contraire, ce serait le Code du Travail trop rigide et trop protecteur des salariés, outil de persécution dans les mains d’une Inspection du Travail qui ne songe qu’à réprimer alors que ces pauvres choux de patrons ont tant besoin d’être dorlotés et aimés ! Ce serait la seule juridiction sociale, les prud’hommes, qui plonge ces malheureux patrons dans l’insécurité en les condamnant lorsqu’ils enfreignent la loi. Ce seraient les cotisations sociales trop lourdes et la solidarité intergénérationnelle trop généreuse et dont nous n’aurions plus les moyens alors que la part des salaires dans la richesse créée ne cesse de diminuer depuis trente ans au « profit » de la rémunération du capital. Bref, ce n’est pas l’incroyable rapacité de l’oligarchie qui serait la cause de nos déboires mais notre intolérable prétention à vouloir vivre décemment.

    Il paraît que certains de ceux qui font le lit de ce libéralisme triomphant qu’ils ont choisi pour maître seraient socialistes ou apparentés.

    Autant cracher sur la tombe de Jean Jaurès !

    Notes

    [1] Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance

    [2] Le mot est un peu fort, j’en conviens.

    On devrait écouter plus souvent les poètes. Ils ne se contentent pas de dire le monde dans une langue éblouissante, ils disent aussi la grandeur et les travers de l’humanité. Et chacun peut y trouver de solides nourritures de l’âme et de l’esprit.

    Le Festival Georges Brassens de Vaison-La-Romaine, dont j’espère vous parler sous peu, est un lieu qui confirme et affirme cette nécessité. Car Brassens, à lui seul imposant monument de la poésie et de la chanson populaires françaises, sans avoir jamais prétendu faire la leçon à quiconque, sait à merveille illustrer la grandeur de certaines âmes aussi bien que la petitesse de certaines autres.

    A une époque où nombre de nos concitoyens perdent les repères qui fondent pourtant les valeurs de notre pays et de la République, et notamment à Bédarrides où certains ont tendance à penser que notre village est la 8ème merveille du monde à protéger des hordes d’étrangers qui veulent la dénaturer, il est rafraichissant de se remettre en mémoire ce que Brassens éprouvait à l’égard de ce chauvinisme grossier.

    C’est vrai qu’ils sont plaisants, tous ces petits villages,
    Tous ces bourgs, ces hameaux, ces lieux-dits, ces cités,
    Avec leurs châteaux forts, leurs églises, leurs plages,
    Ils n’ont qu’un seul point faible et c’est d’être habités,
    Et c’est d’être habités par des gens qui regardent
    Le reste avec mépris du haut de leurs remparts,
    La race des chauvins, des porteurs de cocardes :
    Les imbéciles heureux qui sont nés quelques part. (Bis)
     
     
    Mon dieu, qu’il ferait bon sur la terre des hommes,
    Si l’on n’y rencontrait cette race incongrue,
    Cette race importune et qui partout foisonne,
    La race des gens du terroir, des gens du cru.
    Que la vie serait belle en toutes circonstances
    Si vous n’aviez tiré du néant ces jobards,
    Preuve peut-être bien de votre inexistence :
    Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part. (Bis)
     
    La ballade des gens qui sont nés quelque part - Disque 11 - ©1972

    Par bonheur, cette année, s’est produit dans ce festival un autre grand poète qui a trainé ses pataugas dans tous les coins de la planète et qui a ramené de ces voyages un amour profond de l’humanité dans sa diversité. Il s’agit de Gilbert Laffaille dont la chanson « Dents d’ivoire et peau d’ébène » (©1996) illustre son aversion pour la vision étriquée du monde portée par le FHaine, à l’opposée de ses convictions.

    Pas la peine oh pas la peine
    De parler de celui-là
    De ce type qui sue la haine
    Et empeste le climat
    De Bâton-Rouge au Cap-Vert
    De la Mer Noire au Mont-Blanc
    Ma maison c’est l’univers
    Mon bateau c’est l’océan
     
     
    Tous nés de la même terre
    Du mystère et du chaos
    De l’ombre et de la lumière
    Du feu de l’air et de l’eau
    Les basanés les métisses
    Les Tziganes les Mexicains
    Musulmans de l’île Maurice
    Catholiques Sud-Africains
     
     
    Dents d’ivoire et peau d’ébène
    Antillaise au corps de feu
    Andalou d’Ille-et-Vilaine
    Arménien de Périgueux
    Jamaïcain d’Angleterre
    Marabout de Courbevoie
    Notre pays c’est la terre
    Chacun est ici chez soi
     

    Bien sûr, vous aurez reconnu dans « ce type qui sue la haine et empeste le climat », le patriarche Le Pen mais vous serez d’accord, j’en suis sûr, pour élargir cette définition au reste de la famille et de ses thuriféraires.

    J’entends d’ici vos protestations : « C’est trop beau. C’est comme donner de la confiture aux cochons ! » Je comprends cela et j’ai moi-même hésité. Si, si, je vous assure ! Pourtant je pense que, même s’il y a peu de chances pour que beaucoup de ces Bédarridais à l’âme pervertie lisent ces vers et remettent en question leur vision déformée de l’humanité, il ne faut pas renoncer à leur montrer cette forme de beauté ouverte à l’autre. Peut-être, un jour, le déclic se produira-t-il et certains se rendront compte que Bédarrides n’est pas le centre du monde et qu’ils ne risquent rien à s’ouvrir à lui.

    C’est pas gagné mais ça vaut la peine.

    Et pis, c’est tout !

    C’était donc aujourd’hui à 10 heures que se jouait, à Bédarrides, le dernier épisode de cette campagne électorale sanctionnée par le résultat que l’on sait.

    Les choses se sont déroulées dans une ambiance sinon chaleureuse, tout au moins courtoise, selon un protocole strictement encadré par la loi et sous l’autorité éphémère du doyen du Conseil municipal, Jean-Pierre Granger.

    Rien à dire donc. Tout fut sans véritable surprise.

    Tout au moins, jusqu’à la remise des écharpes tricolores où l’on a alors assisté à une scène que je trouve personnellement très significative et pour le moins surréaliste : monsieur André Tort, ancien maire de Bédarrides jusqu’en 2008, a remis l’écharpe de maire à son fils Christian, nouveau premier magistrat de la commune dans ce qui doit avoir été pour la nouvelle municipalité la « séquence émotion » de cet instant historique que, noun di dièou, on l’attendait depuis 6 ans ! Ceci devant la famille et les affidés du nouveau maire pour lesquels on avait réservé, pour l’occasion, une rangée entière (sur 2) des chaises destinées au public.

    Voilà donc comment les choses sont rentrées dans l’ordre à Bédarrides en ce jour du 30 mars 2014.

    Ainsi venait-on gommer la parenthèse des 6 années de la municipalité Sérafini. Le père pouvait enfin transmettre à son fils l’emblème de l’héritage familial : la mairie de Bédarrides. Et démentir du même coup cette affirmation du fils : « la fonction de maire ne nous appartient pas, nous n’en sommes que les dépositaires pour les 6 ans à venir. »

    On avait failli y croire tellement c’était beau.

    Ainsi était lavé l’affront de ces 6 années durant lesquelles ils ont été privés de ce bien dont ils se considèrent, ici et ailleurs, fidèles à l’arrogance emblématique et traditionnelle de la Droite, comme les détenteurs légitimes, tout autre n’en étant que l’usurpateur lorsqu’il les en prive : le pouvoir. Mieux, ils nous disent que ce pouvoir est, à Bédarrides, une propriété privée, une affaire de clan, une affaire de dynastie.

    Merci donc aux nouveaux détenteurs du pouvoir local pour cette somptueuse démonstration. Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que commence à craquer le vernis de pseudo-bienveillance dont avaient voulu se parer les vainqueurs. Rendormez-vous, braves gens, nous dit-on, votre bon seigneur veille à nouveau sur vous !

    Quel pied !

    La bonne nouvelle, c’est qu’on a quand même échappé au sacre du nouveau seigneur en l’église paroissiale de notre bonne ville. Mais patience, ça viendra. A la prochaine génération, peut-être ?

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