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    Plus forts que l’intolérance

    mercredi 7 janvier 2015, par Marc Leblanc

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    Je suis Charlie

    Je suppose que c’est ce que l’on ressent en temps de guerre, lorsqu’on apprend la mort de camarades ou de connaissances. "Ils ont eu Untel". Le vide. Éviter de penser que plus jamais on ne verra leurs visages ni n’entendra le son de leurs voix, leurs rires, leurs mots. Repousser sans cesse le moment où cela deviendra une évidence : ils sont morts. Fini, rideau ! Pourtant, on a hélas déjà perdu des parents, des frères, des amis. Des morceaux de soi-même, des bouts de notre vie. On sait que ça fait mal de penser à ceux qui ne sont plus là. Mais on y pense parce qu’ils étaient importants à notre cœur. Chagrin…

    Ils étaient comme des frères, des amis, eux aussi. On riait des mêmes choses, le plus souvent, par journal interposé. Depuis… bien longtemps. Si longtemps qu’on a l’impression d’avoir presque grandi ensemble. Des fois, je me disais qu’ils étaient gonflés, qu’ils ne reculaient devant rien. Des fois, ils poussaient le cochonnet un peu loin, faut dire, mais qu’est-ce qu’on se marrait ! En quelques coups de crayon, ils exprimaient des choses qu’on avait du mal à mettre en mots. C’est pour ça qu’on les aimait, parce qu’ils traduisaient ce qu’on ressentait face à un événement, une situation. Le talent, quoi. Et ça faisait du bien, face à ce monde qui va de traviole depuis si longtemps, de fréquenter ces gens-là qui le tordaient encore plus pour lui faire rendre gorge et nous arracher des sourires et des rires, pour conjurer les injustices, la tristesse, l’impuissance à ne pas pouvoir le rendre meilleur. Des compagnons de luttes, parfois aussi.

    J’achetais Charlie presque toutes les semaines, comme Siné Hebdo (puis Mensuel), d’ailleurs. Parce que, même s’ils se frictionnaient parfois mutuellement, leurs talents respectifs étaient réjouissants. Mais ce n’était pas simplement une affaire de dessins, de caricatures. C’était aussi un état d’esprit, une liberté de ton, des textes intéressants écrits par des gens intéressants et talentueux. Ça faisait quelques semaines, pourtant, que je n’avais plus acheté Charlie. Trop de journaux à lire. Mais bizarrement, je gardais précieusement tous les numéros que j’avais acquis (et lus intégralement), comme le témoignage d’une époque, peut-être. Mais je n’étais pas inquiet. Je savais qu’il y avait un nouveau numéro qui m’attendrait la semaine d’après ou celle d’après encore si je ne pouvais pas l’acheter. D’ailleurs, je m’apprêtais à m’abonner. Et puis voilà…

    Alors bien sûr, on savait que leurs moqueries parfois mordantes généraient des réprobations, des indignations parfois violentes. Comment pouvait-il en être autrement ? C’était la règle du jeu, en quelque sorte. Brûler les locaux de Charlie Hebdo, on n’était sans illusion, c’était bien la connerie élevée au rang de dogme. La censure stupide. Mais là. Cette haine meurtrière. Il n’y a plus aucun mot capable de traduire le dégoût d’un tel acte.

    Je pense à toutes ces personnes massacrées aujourd’hui, à qui on n’a pas laissé la moindre chance d’en réchapper. Aux dessinateurs, aux journalistes, aux chroniqueurs, aux gens connus et aux inconnus qui se sont trouvés là au pire moment. A ces policiers aussi, tués en remplissant leur mission et dans des conditions abjectes, elles aussi. A cette folie meurtrière qui semble ne plus avoir de limite dans notre siècle malade. Je m’interroge. Est-ce vraiment la bêtise la plus crasse, l’intolérance, qui sont la cause de ces meurtres ? On peut vraiment tuer pour des caricatures ? Tout cela concorde tellement avec les horreurs qu’on nous rapporte du monde entier. Ces enfants massacrés au Pakistan parce que leurs parents sont militaires, ces jeunes filles enlevées au Nigéria, et la Syrie et le Mali et le Nord Kivu, etc. Ces gens assassinés parce qu’ils sont juifs, ici, ou palestiniens, là, ou rohingyas (musulmans), ailleurs. Et maintenant ces appels à l’unité nationale, européenne et occidentale. Tout cet engrenage qui semble vouloir nous entrainer inexorablement vers le déchainement de haines recuites, vers toujours plus de violence, comme si nos sociétés en perdition, écrasées par l’injustice et les spoliations, devaient à nouveau se trouver des exutoires pour se donner l’illusion d’exister encore. Comme un éternel bégaiement de l’histoire où chaque époque de crise se trouve une haine nouvelle à exploiter pour que finalement rien ne change. Avec paiement cash pour les éternels mêmes contributeurs.

    Je pense aussi à tous ces musulmans, nos compatriotes mais les autres également, qui ne sont pour rien dans ces atrocités et desquels on commence déjà à exiger des gages alors qu’on leur vole à eux aussi la paix de leur foi. Je n’aimerais pas que mon pays s’abandonne à de mauvais prétextes pour conjurer ses peurs comme on le fit jadis avec les Juifs, ici et ailleurs. Ma France est laïque et la laïcité, ce n’est pas le rejet d’une religion au profit d’une autre. Puisque c’est notre liberté qui est attaquée, nous dit-on, qu’on se souvienne que celle-ci est aussi la liberté de conscience.

    Ils auraient donc voulu faire taire Charlie, parait-il. Ils ont juste réussi à faire taire certains de ses artisans, non des moindres, il est vrai. Ils vont nous manquer. Ils vont me manquer. Le jour qui va se lever aura un goût amer, c’est sûr. Et les suivants aussi. Mais ils ne nous feront pas taire. Charlie va renaître une fois de plus car il est certain que d’autres talents s’attèleront à la tâche pour que cet esprit ne meure pas. Parce que la liberté a toujours raison de la barbarie. Parce que les crayons et les plumes sont plus forts que les armes même s’ils sont moins létaux.

    L’esprit aura raison de la haine et de l’obscurantisme.

    Charlie, c’est nous !

    Pas la bonne couleur, mec !...

    #esclavage #colonialisme #racisme

    dimanche 7 décembre 2014, par Marc Leblanc

    Il y a eu cette fameuse polémique autour de l’expo-performance Exhibit B de l’auteur sud-africain Brett Bailey. Une œuvre dénonçant le colonialisme et l’esclavage et aussitôt accusée de racisme, parfois violemment, car reproduisant les zoos humains de triste mémoire qui illustraient les expositions coloniales (notamment) du début du XXième siècle.

    Personnellement, je n’ai pas vu cette exposition et je le regrette. Je suis prêt à parier d’ailleurs que la grande majorité de ceux qui réclament son interdiction ne l’ont pas vue non plus. Pour ma part, je suis généralement très réservé au sujet de la censure. J’estime que c’est à chacun de construire son opinion, surtout en matière d’expression artistique, étant entendu que personne n’est obligé d’aller voir une pièce de théâtre, un film ou une exposition et que chacun est libre d’en penser ce qu’il veut. Évidemment, à moins de ne s’en tenir qu’à l’intérêt suscité par le seul sujet, il est naturel et fréquent de rechercher l’avis de ceux qui sont passés avant soi. En l’occurrence, ce que j’en ai lu ici ou là n’était pas franchement négatif et, par ailleurs, ce genre de sujet m’intéresse vraiment.

    Cela dit, je comprends tout à fait que l’on puisse être heurté par le procédé utilisé pour traiter d’un sujet qui ne laisse pas indifférent, qu’il s’agisse, comme ici, de l’histoire coloniale ou, comme d’autres fois, de religion, de sexisme ou de rapports sociaux. Liste non exhaustive car les batailles d’Hernani font partie de notre longue tradition polémique. Ce que je n’accepte pas, c’est qu’on prétende m’interdire d’en juger par moi-même.

    C’est évidemment autre chose que d’exprimer un avis et d’argumenter en fonction de sa propre sensibilité. C’est en particulier ce que fait le Yéti dans une brève parue dans Politis. Mais ce qui est intéressant, et même très surprenant, ce ne sont pas tant les avis exprimés que l’un des arguments utilisés pour disqualifier les défenseurs de l’œuvre en question. Un truc du genre : t’es pas Noir, mec, t’as rien à dire. En d’autres termes, vous êtes Blancs et occidentaux, donc vous n’êtes pas qualifiés pour parler de racisme, de colonialisme ou d’esclavage. Il paraît même que le faire serait condescendant et aussi — ne nous privons d’aucun plaisir — paternaliste. Si !

    Il est vrai que nous sommes nombreux dans ce pays à compter parmi nos aïeux quelques bons bourgeois bien gras, bordelais ou nantais, notamment, que le commerce triangulaire a enrichi. Ce serait uniquement pour se donner bonne conscience, la jouer peuple, que nous pourrions évoquer le grand-père loué à l’âge de 9 ans dans les fermes du sud de la France pour échapper à la misère de son Italie natale, ou ces autres devenus mineurs de fond à l’âge de 12 ans dans les houillères du Nord ou cette grand-mère placée chez des bourgeois parisiens comme domestique et cuisinière. Nous, l’exploitation de la misère et le mépris des possédants, forcément, on peut pas connaître, on est Blancs et Européens. Pourtant, ça aide bien quand même pour comprendre ce par quoi d’autres peuples sont passés et passent encore aujourd’hui : le rejet et le mépris engendrés par l’ignorance et les fantasmes. Tout le monde n’a pas oublié d’où il vient et ça motive parfois la solidarité que l’on souhaite exprimer envers les exploités et les opprimés.

    Et qu’on ne vienne pas me dire que ce n’est pas comparable. Comme si, pour ressentir l’abjection de l’esclavage, il fallait avoir dans son arbre généalogique au moins un ascendant venu d’Afrique aux Antilles, enchainé au fond d’une cale infecte. Comme si, pour refuser le racisme, il fallait obligatoirement en être victime, c’est à dire juif, noir, maghrébin, etc. D’ailleurs, je ne voudrais pas faire de mauvais procès mais il me semble que tenir ce genre de raisonnement, quelque part, c’est aussi une forme de racisme. Il me semble également que ce raisonnement est du même acabit que celui qui consiste à relativiser les droits des uns et des autres au motif de leur culture d’origine, de leur religion, etc. Ainsi, les femmes ne sauraient prétendre à l’égalité avec les hommes, au respect de leur personne et de leur intégrité physique car ce sont des concepts occidentaux, de riches, quoi, qui ne connaissent rien aux réalités exotiques. Ainsi, les homosexuels qu’on pourrait torturer et massacrer à sa guise car Dieu désapprouverait leur existence. On continue ?

    Il se trouve que je crois en l’universalité des Droits de l’Homme et que je ne vois pas le monde au travers du prisme des différences de culture, de couleur de peau, de sexe ou de religion. Je crois que nous vivons une époque de grande confusion où les idées les plus généreuses sont systématiquement galvaudées, détournées, vidées de leur substance pour tromper ceux qui ne se donnent pas le temps de la réflexion, de prendre du recul, ceux qui s’en tiennent aux apparences, à l’affect, à l’émotion de l’instant, afin de mieux les dresser les uns contre les autres et se battre contre leurs propres intérêts.

    Ici, je crois sincèrement que chacun devrait plutôt se réjouir que des gens s’unissent pour lutter contre les idées les plus viles, contre l’imagerie d’un passé dont ils veulent révéler les zones d’ombres et les aspects les moins reluisants et pour œuvrer pour notre bien commun et pour notre vivre ensemble. Au lieu de quoi, on voudrait nous renvoyer à ce contre quoi nous nous battons : les différences de peaux, de cultures, de « communautés »…

    A croire que la bêtise n’en finit pas de monter en puissance !


    Mise à jour du 08/12/2014 :

    Ici le lien vers la tribune de Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme, qui, bien entendu, dit les choses bien mieux que je ne saurais le faire.

    Et aussi cet article de Marina Da Silva dans les blogues du Monde diplomatique…

    Robinson Crusoe

    Daniel Defoe - Editions des 2 coqs d’or - 1966

    dimanche 28 septembre 2014, par Marc Leblanc

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    Couverture Robinson Crusoe

    Je ne saurais dire combien de rêves ce livre a nourri en moi. Il fut, je crois, le premier vrai grand livre que l’on m’offrit. Était-ce un prix scolaire ou un cadeau d’anniversaire ou de Noël ? Je ne sais plus mais il compta beaucoup pour nourrir mon imaginaire d’enfant. Car grand il l’était, assurément, non seulement par ses dimensions — 20,8 x 28,5 x 2 cm, quand même ! — mais surtout par ce qu’il contenait de ferments d’aventures et de rêves, pareillement fantastiques. Il fût le premier d’une longue série de livres dévorés dont, aujourd’hui encore, je ne parviens heureusement pas à voir le bout. Par bonheur, oui, tant la lecture et les livres me semblent être comme des fluides vitaux indispensables, des fenêtres ouvertes sur le monde réel ou imaginaire et sur l’âme humaine, des sources inépuisables de connaissances. C’est au travers de tous ces livres et grâce à tous ces auteurs multiples que m’est venue, enfant, cette soif inextinguible d’apprendre, encore et encore, que je souhaite ne jamais étancher.

    Ainsi donc, j’ai erré moi aussi, comme Robinson et du haut de mes douze ans, sur les quais de quelque ports de grand commerce, vêtu d’un lourd manteau de velours noir, l’épée au côté, coiffé du tricorne, dans l’attente d’embarquer sur un grand trois-mâts à trois ponts en partance vers des mers lointaines et des mondes nouveaux. J’ai été ce Robinson, comme vous me voyez, qui a su tout réinventer pour vivre sa vie de « sauvage » civilisé sur son île déserte, perdue au milieu de l’océan, avec pour seuls compagnons des chiens, des chats, des chèvres et, finalement, Vendredi.

    Je ne sais pas ce qu’est devenu ce livre. Il m’a pourtant longtemps accompagné avant de disparaître, avec bien d’autres, dans les tourmentes d’une époque où mes préoccupations étaient ailleurs. Mais je sais au fond de moi que je les ai toujours cherchés, ces vieux bouquins comme si, en les perdant, c’était aussi une partie de moi-même qui avait disparu. Bien sûr, j’aurais pu les racheter dans de nouvelles éditions et ce fût le cas de certains que j’ai relus plusieurs fois. Mais, je ne sais pourquoi, pour certains autres, cela m’était impossible. Peut-être car ils étaient des marqueurs intimes de mon enfance, porteurs de souvenirs d’une époque révolue mais ô combien heureuse. Alors mieux valait, me semble-t-il, garder leur souvenir plutôt que de me les procurer à nouveau car, dans le fond, comme ces vieux jouets décatis que l’on retrouve longtemps après les avoir abandonnés, ce n’était pas eux en tant que tels qui importaient mais plutôt l’atmosphère qui nous entourait quand je les avais à ma portée et que je pouvais les lire tout mon saoul.

    Aussi, je ne saurais dire l’émotion que j’ai éprouvée en voyant cette couverture colorée si familière, disparue depuis si longtemps. Alors, je l’ai acheté, pas cher au demeurant. Il est comme neuf, dans un état remarquable, exceptionnel même. Il ne sent pas le vieux bouquin, ce mélange de poussière et de moisi qui envahit les narines dès qu’on approche d’un livre depuis longtemps au repos sur une étagère ou au fond d’un tiroir. Celui-là sentirait presque le neuf, parole ! Il ne demande qu’à être ouvert pour livrer à nouveau son contenu toujours aussi captivant (je l’ai feuilleté, pensez bien !).

    Et qui sait ? Je cèderai sûrement bientôt à cette invitation.


    PS : Celui-ci, je l’ai retrouvé sur Abebooks, plus exactement chez Le Bouquiniste.

    L’Europe ? Quelle Europe ?

    35 ans de trahisons

    samedi 24 mai 2014, par Marc Leblanc

    Voilà belle lurette que j’ai perdu la foi en l’Europe. Car, aussi surprenant que cela puisse être, il y eût une époque dans ma vie où l’Europe m’a vraiment fait rêver avec ses promesses de paix et d’amitié entre les peuples du continent et tous les autres, de prospérité, de lendemains enchanteurs, de partage. De bonheur, en somme. En ce temps-là, nous étions jeunes et larges d’épaules, ainsi que le chantait naguère le grand Bernard Lavilliers, et la vie nous semblait emplie de promesses à accomplir, à saisir, à portée de mains. C’était un temps où malgré la fameuse barrière de la langue, parfois, mais qui n’en a jamais été vraiment une, l’Europe consistait à aller à la rencontre des jeunes des autres pays et à échanger et à parler avec eux, jusqu’à l’extinction de voix, du monde que nous voulions construire, tellement différent de celui de nos parents, tellement plus beau, plus grand, plus dynamique ! Quel plaisir que de sympathiser avec Dick, le Néerlandais, ou Gill, la belle anglaise rousse, Inge et Mark, les Allemands, Livia, la jolie Italienne, Adèle, la non moins jolie Belge ou encore Pedro l’Espagnol et tous leurs amis, rencontrés au détour d’un camping en Ardèche ou au festival d’Avignon, parfois dans un train en rentrant à la maison pour les vacances scolaires.

    Ce n’était pas encore l’Union Européenne que nous connaissons aujourd’hui, tout juste le Marché Commun, l’Europe des Six. Certains n’en faisaient pas encore partie (Grande Bretagne, Espagne, Danemark…) mais cela importait peu car notre Europe de jeunes n’avait cure des finesses politiques ou économiques. Le monde serait forcément ce que nous voulions qu’il soit. Et puis, c’était aussi de cette façon-là qu’on nous la vendait, l’Europe, façon Bisounours attardés, tandis que les gens sérieux planifiaient la suite. Il a quand même fallu attendre 1992 et le référendum sur le traité de Maastricht pour qu’on commence à se préoccuper de notre avis. Et encore, comme pour les traités suivants, en évitant de trop compliquer le débat : « T’es gentil, tu votes oui, t’es vilain, tu votes non ! »
    Jusque-là, personne n’avait jamais vraiment songé à consulter les citoyens sur le projet lui-même et sur les extensions successives du traité de Rome à de nouveaux pays. Comme une évidence qui voudrait que les pays européens au sortir de la guerre n’avaient pour seule préoccupation que de s’unir dans un grand élan de solidarité et d’amour partagé. Qui pouvait bien songer à aller contre ça ? C’est d’ailleurs une manie depuis l’origine : il semble que la construction européenne et ses traités ne supportent ni la grande lumière ni le suffrage universel. Mais les finalités de cette construction, les formes à donner à cette entité, rares étaient ceux qui osaient réellement exposer leur vision sans circonlocution ni langue de bois. Dissolution des états dans une fédération de régions ? Fédération d’états ? Simple association ? Quels abandons de souveraineté ? Quelles conséquences sur nos organisations administratives, sociales, économiques, démocratiques ?

    Du reste, c’est encore le cas aujourd’hui. Le schéma n’a guère changé, finalement.

    On nous dit, comme en 1992 ou en 2005, que ne pas approuver l’Union européenne telle qu’elle existe aujourd’hui, c’est ne pas aimer l’Europe, c’est être anti-européen, comme si, en définitive, il ne pouvait y avoir d’alternative. Il faut bien reconnaître qu’on a entendu des arguments bien plus motivants pour aller voter. Guy Verhofstadt, ancien premier ministre belge et candidat libéral à la présidence de la Commission européenne, soutenu notamment par les centristes français UDI-MODEM (Borloo, Bayrou et compagnie) nous joue sa petite partition de violon en nous invitant à ne pas envoyer au parlement des gens qui n’aiment pas l’Europe. Toujours l’amour !… Mais c’est quoi aimer l’Europe, au juste ? Voter pour des gens qui approuvent les choix clairement ultra-libéraux du Conseil européen et de la Commission, la casse des systèmes sociaux, la destruction des règlementations du travail, les politiques d’austérité qu’ils ont imposées partout sur le continent avec la complicité des gouvernement nationaux ? Mais qui assume ces choix-là ? A les en croire, tous, aucun n’y a jamais pris part puisque rares sont ceux qui en parlent dans les partis qui soutiennent la politique européenne actuelle. On est juste priés d’aimer l’Europe car elle nous a épargné la guerre, que nous ne serions plus rien sans elle et que c’est bien, l’Europe, quoi, merde ! Et on nous le dit avec cette arrogance teintée de mépris et d’une pointe d’agressivité pour réduire au silence toute velléité de contestation. Du genre : « Ecoute petit, tu comprends rien à l’affaire mais crois-moi sur parole, l’Europe c’est trop bon ! » C’est sûr, vu comme ça !

    Du côté du PS, qui fut paraît-il un grand parti de gauche, il y a longtemps, on fait semblant de découvrir que l’Europe sociale fait un peu grise mine. Pour tout dire, elle n’a jamais vraiment été au centre des débats et n’a même pas connu un semblant de début de commencement qui pourrait faire penser qu’elle existe. Et ça commence à se voir sérieusement en cette période de laminage des peuples, alors que les socialistes européens n’ont jamais été très loin des centres de pouvoir. Du coup, promis-juré, ils vont nous en mettre partout du social et on est priés de leur faire confiance car, cette fois, c’est sûr, pas de dédit, pas de retournement de veste, pas de baisse de frocs. Croix de bois, croix de fer, rien de ce qui est mauvais pour les peuples ne passera plus par eux. Comme s’ils n’étaient pour rien dans la mise en œuvre des politiques qu’ils feignent de condamner (du bout des lèvres, faut pas exagérer). Martin Schulz, leur candidat, nous en prie : « Ne nous trompons pas de colère ! » dit-il. C’est déjà bien qu’il se soit rendu compte qu’on ne baignait pas dans la bonne humeur mais ça va être un peu court pour la faire revenir. D’autant que rien ne semble annoncer de grands changements en termes de politiques économiques, au contraire ! Pourtant, ce n’est pas faute de forcer le trait. Aux innocents les mains pleines : Schulz n’était pas là ces dernières années, il était juste président du parlement, sans droit de vote. Alors, c’est pas sa faute si ses amis ont fait des bêtises avec les libéraux. Mais voir les socialistes français se ranger sous la bannière de Schulz a quelque chose de croquignolet car l’homme fait plutôt figure d’un anti-Jaurès. Le 17 avril dernier, en clôture du meeting qui lançait sa campagne en France, il citait Edmund Burke, philosophe irlandais connu pour être le premier opposant à la Révolution Française. Bref, un modèle de conservatisme anglo-saxon. Comme si un homme qui se dit socialiste (même un social-démocrate allemand) n’avait pas dans sa bibliothèque des bouquins d’auteurs socialistes, même une simple anthologie, où puiser une pensée un peu motivante et plus en phase avec ce qu’il prétend être. Et sauf erreur de ma part, c’est le même qui, en qualité de président du parlement européen, souhaitait que le pape vienne s’y exprimer. Et hop ! Un bon petit coup de pied au cul de la laïcité ! Et qu’ont-ils dit de tout ça les socialos ? Boh, rien ! C’est sûr : n’est pas Jaurès qui veut !

    A l’UMP, le grand parti de la droite et du centre, comme ils se définissent eux-mêmes, tout va bien ou presque. C’est juste qu’il faut dire non à Hollande sinon, ça baigne. Il faut plus d’Europe, plus de libéralisme, tout ça. Rien de surprenant, finalement. C’est l’UMP, quoi ! On aime ou on n’aime pas. Moi je n’aime pas et ce n’est pas d’hier. Avec ou sans Sarko, l’UMP, c’est la médiocrité élevée au rang de programme politique, l’alignement sur l’Allemagne de Merkel et les Etats-Unis. Comme le PS ? Oui mais en plus démago encore. Sans le mariage pour tous mais avec l’intolérance et le racisme d’état à portée de main. Comme le FN, alors ? Pas loin. Le FN qui se la joue presque parti révolutionnaire, prêt à tout casser comme sa Marine que retenez-la ou elle va faire un malheur au nom de la France éternelle, chrétienne et blanche, de la laïcité anti-musulmane, de la République si vraiment vous y tenez, du peuple opprimé par le « système » et, bien sûr de la race. Car la France, tu l’aimes ou tu te casses et les étrangers, c’est tout leur faute. D’ailleurs, l’Europe en est pleine. Si ! Mais bon, à part ça, c’est un parti (d’extrême-droite) comme un autre, hein ! C’est à dire qu’ils s’aplatiront devant le « système » dont ils prétendent être les grands contempteurs mais dont ils sont en réalité les meilleurs valets. Voter pour le FN en espérant changer l’Europe (ou même seulement la France), c’est comme confier le ministère des droits de la femme à un taliban.

    On fait mine, ici ou là, de s’étonner du peu d’intérêt des citoyens pour cette élection. Mais qui veut vraiment ouvrir le débat, hormis ceux qui veulent changer de politique ? Depuis deux mois, il y avait grandement le temps de donner la parole aux différents protagonistes. Au lieu de quoi, on a vu une formidable mise en valeur du Front National dans la plupart des grands médias, comme pour les municipales, tantôt comme un épouvantail pour ramener vers les partis dits « de gouvernement » les brebis égarées, tantôt pour le présenter comme la seule alternative à l’abstention pour les déçus et victimes de l’Europe. La seule alternative ? Vraiment ? Il est vrai que tous ceux qui osent remettre en cause cette Europe-là sont qualifiés de populistes, ce qui permet de les renvoyer dos-à-dos avec le FN, selon le précepte bien connu qui veut que les extrêmes se rejoignent. En arriver à ce niveau d’argumentation en dit long sur l’état du débat politique en France. Il aura fallu attendre quasiment la dernière semaine de la « campagne électorale » pour qu’on commence à parler du projet de grand marché transatlantique (GMT ou TAFTA ou TTIP) dans ces mêmes médias, alors que depuis deux ans Attac ou le Front de Gauche tirent la sonnette d’alarme sur ces négociations menées dans le plus grand secret entre les Etats-Unis et la Commission européenne. Et les autres ? Silence radio. Récemment, sur France 3 [1], lors d’un « grand » débat réunissant diverses personnalités politiques représentant les grandes tendances, notamment José Bovet (Europe Ecologie), candidat à la présidence de la commission européenne et Raquel Garrido, tête de liste du Front de Gauche, il était touchant de constater la quasi-communauté de vue entre Pierre Moscovici du PS, Brice Hortefeux de l’UMP et Guy Verhofstadt, déjà cité plus haut, pour écarter d’un revers de main toute dangerosité de ce traité pour la simple raison qu’il n’était pas encore conclu et que, bien sûr, vous pouvez les croire sur parole, il n’était pas question de remettre en cause les normes sanitaires européennes face aux pressions étasuniennes, pensez donc ! Même que si ça leur plait pas, c’est bien simple, ils voteront contre. Mais comment faire confiance à des gens qui ne voient déjà dans ce futur traité qu’une opportunité de gagner quelques dixièmes de points de croissance sans évaluer les conséquences sociales qu’il aura inévitablement et qui s’ajouteront aux politiques désastreuses déjà mises en œuvres ?

    Personnellement, je ne crois pas que ces élections changeront quoi que ce soit à la politique européenne. Je ne crois même pas que nous choisirons le président de la Commission comme on nous l’annonce (il serait issu du groupe ayant obtenu le plus grand nombre de sièges) mais qu’il y aura négociation entre une majorité parlementaire et le Conseil européen (les chefs d’états). Je ne crois d’ailleurs pas que l’Union européenne soit amendable dans sa forme actuelle car si on avait vraiment voulu faire une Europe sociale, on n’aurait pas commencé par signer des traités qui la rendent impossible. Je ne crois tout simplement plus à l’Europe ni que nous ayons quoi que ce soit en commun avec la plupart des pays qui constituent cette union. Je suis totalement opposé à la dissolution des états-nations dans une fédération de régions telle que nous y conduit la réforme territoriale à venir, la métropolisation et les régions transfrontalières qui en découleront car les peuples n’y auront aucune place, seule important la marchandisation de toutes les activités, à commencer par les services publics. Je ne crois plus en l’Europe protectrice, vecteur de progrès et de prospérité. Elle n’est plus qu’un outil d’asservissement des peuples aux intérêts d’une minorité transnationale. Elle n’est qu’une caricature de démocratie dans laquelle tout est mis en œuvre pour contourner la souveraineté populaire. Je pense même qu’à plus ou moins brève échéance, il n’y aura plus de démocratie du tout en Europe et que l’oligarchie prendra prétexte des soulèvements populaires à venir pour instaurer des régimes autoritaires.

    Je pourrais voter Nouvelle Donne, c’est vrai. Mais je voterai Front de Gauche. En sachant que dès le 26 mai, de toute façon, il faudra retourner au charbon et continuer le combat car tout sera à refaire.

    Notes

    [1] 20 mai dernier

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