@Ficanas84

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    Le juif errant

    samedi 1er juin 2013, par Marc Leblanc

    Le monde a tendance à se dépeupler ces dernières années et ma discothèque à ressembler de plus en plus à un mur commémoratif où se succèdent les disques des artistes que j’ai aimés : Brassens, Ferrat, Reggiani, Brel, Leclerc, Ferré, Béranger, Pagani, Caradec, Barbara, etc.

    Georges Moustaki vient à son tour d’éteindre les feux de la rampe et de baisser le rideau, discrètement, à l’image de sa vie, après longtemps de silence. Il était entré dans mon univers musical en 1969, comme pour beaucoup de gens, je suppose, avec sa chanson « Le Métèque ». Dans l’album qui l’accompagnait, j’avais découvert un artiste étonnant par sa voix douce et claire et par son talent à marier les plus délicates harmonies aux poèmes les plus beaux.

    En réalité, sans que je le sache, Moustaki existait déjà dans mon univers grâce aux chansons de Reggiani, la sublime « Sarah », bien sûr, et plus particulièrement « Ma liberté » que je m’appliquais à chanter autour des feux de camps estivaux en grattouillant piteusement ma guitare. Il y existait même depuis bien plus longtemps encore car, à la maison, mes parents vouaient une grande admiration à Édith Piaf pour qui il avait composé « Milord ».

    J’aimais bien ce type et l’image qu’il donnait, celle d’un gars nonchalant, calme qui ne parlait ni ne chantait jamais en élevant la voix mais qui pouvait dire avec simplicité des choses d’une rare justesse qui me touchaient. A bien des égards, il était l’archétype du méridional, du méditerranéen, du grec même, apôtre du temps de vivre et du temps partagé avec les amis, du temps que l’on prend pour faire les choses calmement, sans se précipiter, posément pour aimer ou pour chanter, le cauchemar des libéraux de cette Europe du Nord qui méprisent tant celle du Sud où ils ne voient que voleurs, profiteurs et tire-au-flanc et qu’ils s’emploient à humilier avec une persévérance qui confine au racisme. Moustaki, c’était notre frère à nous les méridionaux, qui, par son talent et par la beauté de ses musiques et de ses textes, nous redonnait la fierté d’être ce que nous sommes avec nos rares défauts et nos généreuses qualités. Ecoutez « En méditerranée » ou « Grand-père », il y parle de chez nous. Pour autant, il était aussi gourmand de découvertes d’humanités diverses, de musiques du monde, notamment brésilienne. Même s’il n’étalait pas sa vie dans les médias et ne se posait pas en maître à penser, il était de ces gens qu’on aime simplement parce qu’ils nous rendent notre sourire et nous considèrent avec gentillesse.

    Ses chansons m’ont accompagné toute ma vie. Comme celles d’autres, bien sûr, mais souvent elles sont venues résonner dans mon crâne, plus encore depuis que mon système auditif décline. Les textes sont si beaux, les musiques si agréables. On peut préférer telle chanson à telle autre mais il me semble qu’on ne peut pas ne pas les aimer toutes tant elles sonnent comme de la poésie à l’état pur. Une chanson de Moustaki, c’est un pur instant de douceur et de bonheur.

    Lui aussi s’était vu mettre le pied à l’étrier par Georges Brassens dont il a été l’élève et dont il a pris le prénom en signe d’éternel hommage. Pourtant, il s’appelait Joseph ce qui, toute charge biblique mise à part, n’était pas mal non plus. Mais on n’imagine pas le bien que le facétieux moustachu a fait à la chanson française en aidant et en soutenant tant de jeunes talents au front aujourd’hui blanchi.

    Et puis, Moustaki était aussi motard, sans ostentation mais sans faux semblant. Et cela collait bien à l’image de son personnage à la fois discret (on peut être motard et ne pas se complaire dans la démonstration) et déterminé. Libre comme ceux qui donneront naissance à la FFMC.

    Oui, le monde se dépeuple ces dernières années. Mais Georges Moustaki nous laisse une discographie si belle qu’elle nous aidera à surmonter la tristesse de son départ. Il me restera aussi le privilège d’organiser dans ma tête de somptueux concerts privés où la douceur de Moustaki se conjuguera à la chaleur de Ferrat et de Reggiani sous le regard bienveillant de Brassens.

    Merci Monsieur Moustaki pour avoir embelli ce monde par vos chansons et nous avoir aidés à cultiver l’espoir de le changer vraiment.

    Voici ce qu’écrivait Georges Brassens en mai 1954 à l’attention de Georges Moustaki, le poète qui avait alors 20 ans :

    Il existe encore des poètes. Mais ils se cachent çà et là entre deux pierres ou dans des trous d’aiguille. On les traque sans relâche (Pères indignés. Faut embrasser une carrière. Gagner sa vie. Que vont dire les gens !). Ils meurent presque tous très jeunes, les poètes, et l’homme leur survit comme on raconte. Bien sûr, un certain nombre échappe au massacre. Et alors on les fête comme une victoire nationale. On les cajole, on les appelle « cher maître » au sérieux, on se délecte à les écouter chanter leur feu ni lieu d’avant la ratification (Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux de Richepin ou d’ailleurs). Mais quand ils n’en menaient pas large, on leur fermait la porte au nez. Moustaki en est un. Il a eu vingt ans tout à l’heure et c’est plus difficile qu’on ne le suppose (Le petit cheval de Paul Fort, dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage). Il écrit des chansons entre les lignes. Il aurait pu bâcler des insanités et se faire chanter par la canaille lyrique. Il a choisi les chemins escarpés, les chemins coupés. Il fait confiance au public. Il aura sa récompense.
    Un temps viendra où les chiens auront besoin de leur queue et de Moustaki, poète inébranlable, et ceux qui s’apprêtent à le mordre aujourd’hui lui passeront la main dans les cheveux, s’il lui en reste.
    Soyez bons pour les animaux, même les tigres. Chante Moustaki. Ta chanson s’envolera vers les oreilles. Le temps s’en charge. Tu n’es pas seul. Écoute Guy Charles-Cros :

    Avec des mots chantés à voix profonde et douce
    Avant qu’un peu de terre emplisse notre bouche
    Confier à la vie notre lucide amour,
    C’est là notre travail sans trêve et notre fête,
    Notre raison de vivre et de mourir poète,
    Notre unique et divin recours.

    Pour le Figaro, c’est « la France rebelle », celle de citoyens qui défient le pouvoir. Elle était moins lyrique, la feuille de chou réactionnaire, quand c’étaient des travailleurs en lutte pour sauver leurs emplois ou leurs retraites qui descendaient dans la rue, il n’y a encore pas si longtemps. Mais là, il s’agit de bouffer du pédé. Alors, on se lâche et on fait bon accueil aux groupuscules d’extrême-droite qui se sentent pousser des ailes et qui rêvent d’abattre la gueuse, comme au bon vieux temps.

    Ils ont tué Jaurès !

    vendredi 1er mars 2013, par Marc Leblanc

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    Jaurès assassiné - L’Humanité

    Le bistrot était presque vide. A l’extrémité du zinc, la patronne conversait tranquillement avec deux habitués accoudés au bar et juchés sur les hautes chaises. La journée démarrait tout doucement pour tout le monde. Nous nous étions installés à une grande table au milieu de la salle et parlions nous aussi à voix basse de choses et d’autres sans grande importance. Surtout, nous tentions de chasser de nos esprits les dernières brumes d’une nuit, comme toujours interrompue trop tôt, sans parvenir vraiment à échapper à d’ultimes rêveries qui nous enfermaient de longs moments dans un mutisme harassé. Je sirotais mon grand crème et y trempais les morceaux d’un pain au chocolat dont la croûte s’émiettait d’abondance et se répandait sur toute la table. Un autre habitué entra saluant l’assemblée à la volée et alla se joindre au trio de comploteurs, là-bas au fond du bar. Sur le vaste mur face au zinc, le grand écran plat était calé sur BFMTV, son coupé. On y voyait défiler les images de ce qui était l’actualité du jour, en alternance avec les gueules inexpressives des deux présentateurs, et soulignées de l’incontournable bandeau déroulant les sujets en cours. En dessous apparaissait aussi un pavé marqué « Alerte Info » annonçant à la manière d’une catastrophe nucléaire les velléités de candidature de Sarkozy pour la présidentielle de 2017. Comme si ça pouvait être une surprise ! Encore un truc pour nous pourrir la journée à peine commencée, en attendant de nous pourrir la vie pour de bon le moment venu. Quelle galère !

    Les reportages tournaient en boucle, comme il se doit : Mali, Syrie, « chiffres » du chômage, Sarkozy, Mali, Syrie, etc. Surtout Sarkozy dont de larges extraits de ses profondes réflexions — telles qu’il les avait confiées à Valeurs Actuelles — défilaient au bas de l’écran comme pour nous allécher. Bizarrement, le vide sidéral de la pensée — appelons ça ainsi — sarkozienne semblait être un sujet bien plus important que tout autre, notamment le chômage ou la mort d’un soldat français au Mali. Décidément la médiocrité des puissants prend toujours le pas sur les préoccupations des petites gens. Puis vint apparemment le moment de l’indispensable page « culturelle » — désolé, ça s’appelle comme ça ! — consacrée ce jour-là à un autre de nos grands comiques : Johnny. Il paraît que le cher grand homme, sentant sans doute la fin approcher, nous a concocté un nouvel album sur le temps qui passe accompagné d’une sorte de pot-pourri d’images de sa fastueuse jeunesse. Le bonheur, en somme ! C’est dans de tels moments que vous vient un lourd sentiment de lassitude face à une telle vacuité. Sarkozy, Halliday, voilà ce qui fait l’actualité dans ce pays d’après cette chaine d’information en continue, sans doute ni pire ni meilleure que les autres car aussi superficielle qu’elles. Des pourvoyeuses « d’infos » bien formatées, du prêt-à-digérer non pas consensuel mais fondamentalement orienté dans le sens du vent dominant, celui des puissants, du grand patronat, de l’ultra-libéralisme, pour qui des ouvriers en lutte commettent des actes de violence inacceptables alors que leurs vies sont saccagées par des licenciements d’une rare sauvagerie et un chantage à l’emploi d’un rare cynisme. Quand on met bout-à-bout ces infos partiales, incomplètes, superficielles et clairement orientées qu’on nous assène de toutes parts, on ne peut qu’être frappés par le profond mépris qu’elles traduisent, dans le fond, de la part de bon nombre de journalistes, à l’égard de la classe ouvrière, des gens modeste d’une façon générale, de ceux qui triment pour gagner leur vie.

    Je pensais alors à Stéphane Hessel, disparu une semaine avant et auquel, selon l’usage réservé aux grands hommes, la Nation devait rendre hommage ce même jour. Décidément non, ces événements ne pouvaient pas évoluer dans la même dimension. D’un côté l’élégance, l’humanisme, la sagesse et la générosité des convictions d’un Stéphane Hessel, de l’autre la vulgarité, la rapacité, la soif de domination et le culte de soi-même de quelques médiocres pantins. Deux conceptions antinomiques de l’humanité. L’une généreuse et sincère, l’autre hypocrite et égoïste. Je me demandais aussi comment Hollande allait se sortir de l’exercice, lui qui, tout en étant le chef de file d’un parti dont Stéphane Hessel était ou avait été une des figures, conduisait une politique qui, à bien des égards, prenait le chemin opposé de celui que prônait le vieux sage ou, en tout cas, était une cause de ses indignations. La politique de Hollande n’est ni plus ni moins que la continuation de celle de Sarkozy et, en cela, constitue un reniement pour ne pas dire une trahison des engagements, pourtant modestes, sur lesquels il s’était fait élire. Dès lors, quelle ironie de le voir rendre hommage à Stéphane Hessel, à la mémoire de qui ce serait faire gravement injure que d’oser comparer leurs pointures morales et politiques respectives, non plus qu’à celle d’une classe politique française qui, à peu d’exceptions près, se vautre dans une médiocrité confondante. Pourtant, une chose est sûre : cet hommage de la Nation aurait pu être encore plus affligeant s’il avait été conduit par Sarkozy, celui-là même qui était allé faire à plusieurs reprises le guignol prétentieux aux Glières pour y fouler au pied la mémoire des Résistants et l’œuvre du Conseil National de la Résistance.

    Pour finir, Hollande a assuré le service minimum face à cette encombrante figure, lui faisant un éloge à peine plus chaleureux que ceux de beaucoup d’autres ne possédant pourtant pas la même proximité supposée avec Stéphane Hessel, et évitant soigneusement de froisser le CRIJF dont l’aversion pour le défunt, illustrée par des diatribes assez minables — en raison de son soutien à la cause palestinienne — n’a d’égale que la propension pour le moins pénible de ces gens à voir un antisémite pathologique en quiconque ose critiquer la politique israélienne. Quel courage, Monsieur le Président. Mieux valait tenter d’accréditer l’idée que l’amitié qui liait Stéphane Hessel à Michel Rocard validait la conception que ce dernier avait de la Gauche, oui, de la Gauche alors que plus personne ne songe plus depuis longtemps à coller une telle étiquette sur le dos du malheureux ambassadeur de Sarkozy auprès des pingouins. Toujours le mot pour rire, ce Hollande ! Il faut dire que dans ce parti socialiste, il y a belle lurette que l’idée même de Gauche s’est perdue dans les sables mouvants de l’opportunisme, ne servant plus que très rarement de caution sociale à un libéralisme qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui promu par la droite. Et à quoi donc se résume le libéralisme ? A rendre les travailleurs responsables des difficultés économiques et à faire peser sur eux l’essentiel des sacrifices jugés indispensables, au prix des droits qu’ils ont chèrement acquis au cours du siècle dernier et qu’ils ont arraché de haute lutte à la bourgeoisie.

    Il paraît que ces acquis sont désormais ringards et obsolètes, d’après les habituels experts qui viennent presque quotidiennement nous expliquer que la crise, c’est nous et nos droits. En fait, pour le patronat et la bourgeoisie, ils le sont depuis le jour de la signature des accords qui les ont engendrés. L’occasion est trop belle, aujourd’hui, de remettre les compteurs à zéro pour les salariés et de les dépouiller. On sait bien que l’impôt ne fera qu’égratigner nos riches méritants. On sait bien que l’on ne pourra jamais éponger la dette. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui importe, c’est de maintenir les peuples sous le joug, dans un état d’incertitude permanente et sous la menace de la misère afin de pouvoir puiser dans le vaste vivier mondial de main d’œuvre et de matière grise, en mettant en concurrence tous ces gens qui aspirent à vivre de leur travail, honnêtement, mais qu’on peut ainsi contraindre à renoncer à tout, y compris parfois à la dignité.

    Ils ont oublié, nos socialistes du XXIème siècle, que le socialisme, à l’origine, voulait l’émancipation de la classe ouvrière. Il voulait défendre et promouvoir la dignité des petites gens face à la rapacité de la bourgeoisie. Ils ont juste oublié qui leur donnait leur légitimité politique. Trahir le peuple a toujours coûté cher à la Gauche et n’a toujours servi qu’à affermir la droite la plus réactionnaire.

    Oui, nous laisserons sur le carreau le Code du Travail qui devait nous protéger un peu, nos salaires, nos retraites et la protection de notre santé, puisque le patronat et la bourgeoisie capitaliste l’exigent et que les socialistes, certains syndicats dits réformistes, la droite et l’extrême-droite sont à leurs ordres. Oui, on abandonne les classes modestes au nom d’une prospérité illusoire dont il n’est même plus question aujourd’hui qu’elle puisse être partagée si d’aventure elle revenait. Le peuple peut bien crever, il y a assez de miséreux de par le monde pour continuer à enrichir les puissants.

    Oui, ils ont oublié, les socialistes, qui ils étaient et qui ils auraient dû être…

    Bon courage pour les prochaines élections, mesdames et messieurs.

    Pourquoi avez-vous tué Jaurès ?

    Ils étaient usés à quinze ans
    Ils finissaient en débutant
    Les douze mois s’appelaient décembre
    Quelle vie ont eu nos grand-parents
    Entre l’absinthe et les grand-messes
    Ils étaient vieux avant que d´être
    Quinze heures par jour le corps en laisse
    Laissent au visage un teint de cendres
    Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître
     
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
     
    On ne peut pas dire qu’ils furent esclaves
    De là à dire qu’ils ont vécu
    Lorsque l’on part aussi vaincu
    C’est dur de sortir de l’enclave
    Et pourtant l’espoir fleurissait
    Dans les rêves qui montaient aux cieux
    Des quelques ceux qui refusaient
    De ramper jusqu’à la vieillesse
    Oui notre bon Maître, oui notre Monsieur
     
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
     
    Si par malheur ils survivaient
    C’était pour partir à la guerre
    C’était pour finir à la guerre
    Aux ordres de quelque sabreur
    Qui exigeait du bout des lèvres
    Qu’ils aillent ouvrir au champ d’horreur
    Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître
    Et ils mouraient à pleine peur
    Tout miséreux oui notre bon Maître
    Couverts de prèles oui notre Monsieur
    Demandez-vous belle jeunesse
    Le temps de l’ombre d’un souvenir
    Le temps de souffle d’un soupir
     
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
    Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?
     
    Jacques Brel

    A lire aussi, ce texte de 2009.

    Ou cette reprise de Zebda :

    La faute à personne, comme toujours

    samedi 23 février 2013, par Marc Leblanc

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    Heureusement qu’il y a Findus !

    C’est fou ce qu’on peut faire avec du cheval roumain quand on y pense ! Mais dans le fond, le problème dans cette histoire, ce n’est pas tant ces pauvres bêtes que ce qu’elle révèle de cupidité et de malhonnêteté dans un système censé nous nourrir.

    Les Roumains non plus, d’ailleurs, ne sont pas en cause. Certains, rien qu’à entendre ce mot avaient dressé l’oreille, prêts à nous asséner leurs sentences définitives sur ce peuple. Raté ! Ce sont bien de bons Français (et quelques autres fiers Européens occidentaux) qui ont cru malin de déguiser les canassons de Roumanie en vache de réforme. Au tiers du prix de la bête à cornes (sans corne, d’ailleurs, regardez dans les prés), c’était une affaire. Vivent le marché unique et la concurrence libre et non faussée !

    On fait donc mine de découvrir le désormais fameux minerai et les pratiques d’une industrie en fin de compte ni plus dégueulasse ni moins pourrie que les autres. Juste une machine à pognon avec plein de chartes éthiques et blabla Qualité façon ISO 9000 et tout ça qui font super-propres, et plein de règlements sanitaires super-épatants mais sans personne pour s’assurer de leur respect, vu que l’État a dépecé ses services de contrôle. Faut pas désespérer ces valeureux chefs d’entreprises qui donnent du boulot aux culs-terreux avec ces normes handicapantes. C’est même Cahuzac qui le dit, un ministre de référence qui sait tout de la finance mais rien de la lutte des classes.

    Alors, on aura peut-être des étiquettes pour dire quelle viande on mange, foi de Hollande, mais, pour pas nous effrayer encore davantage, elles ne nous diront pas ce que nos bestioles ont mangé. Faut pas exagérer non plus. A quoi servirait de connaître la présence d’OGM, d’hormones, d’acide lactique, de Javel ou autres trucs sympas ? Ça nous avancerait à rien, pardi, sinon à nous angoisser ! Et c’est Bruxelles qui le dit. Et on sait que quand Bruxelles fait les gros yeux, Hollande se pisse dessus comme Sarko avant lui.

    Dans le genre, c’est cette même industrie de transformation de la viande qui nous avait fourgué les farines animales. Ça avait donné le scandale de la vache folle et tout ça. Mais comme c’était pitié de perdre tant de bonne marchandise, grâce aux fines analyses de Bruxelles, on va de nouveau pouvoir s’en servir pour nourrir les poissons et les autres bestioles. Mais attention, promis juré, il n’y aura plus de mélanges hasardeux pour transformer nos herbivores en cannibales. Nenni. On sera juste plus sévères, intransigeants. Comme avant la première fois, quoi, mais là grâce à la traçabilité, promis, ça va saigner avec les tricheurs. Puisqu’on nous le dit, hein ?

    Pour Spanghero et sa viande de cheval pas très ragoutante, j’ai une vague idée de qui va payer le gros de l’addition : il y a quelque chose comme 250 pèlerins qui n’ont rien demandé à personne mais qui risquent fort d’aller pointer chez Paul Emploi. Possible aussi que le patron pas trop honnête se fasse tirer les oreilles et y laisse des plumes. Admettons.

    Pour les farines animales, par contre, je vois pas bien qui rendra des comptes quand on découvrira que les mêmes causes produisant les mêmes effets, on se retrouve avec la même catastrophe sanitaire. Car il n’y a aucune raison pour que la cupidité fasse place à la raison et à la prudence. Comme souvent dans ces cas-là, les politiciens se retrancheront derrière leur dévouement à l’intérêt commun et leur absence d’expertise sur les sujets concernés et les experts diront, eux, que c’était imprévisible. Et, s’il y a des victimes, tout le monde exprimera sa douleur et sa compassion pour bien montrer son humanité.

    Voyez l’amiante. La France a été l’un des derniers pays occidentaux à l’interdire malgré sa nocivité reconnue depuis près d’un siècle. Encore aujourd’hui, de nombreux ouvriers contraints à travailler avec cette merde et mal protégés contre elle paient de leur vie la cupidité de leurs patrons et le manque de discernement de la classe politique. Pire, la justice traine les pieds pour reconnaitre les préjudices de ces malheureux, simplement parce que, en France, le Parquet est aux ordres du gouvernement et que ces préjudices se chiffreraient à des milliards d’euros que les capitalistes refusent de payer.

    Voyez le nucléaire. La grande industrie nationale qui craque de tous les côtés mais procure tant de profits à quelques grands investisseurs nationaux. Interdiction absolue de douter. Le nucléaire nous donne tant d’emplois et apporte la prospérité à tant de petites villes où sont installées des centrales. Ce serait pitié d’y renoncer, irresponsable, même ! Mais qui rendra compte si, comme ce n’est malheureusement pas du tout impossible, un accident vient à mettre une région en péril et contraint ses habitants à l’évacuation ? On parle de 35 milliards d’euros. La belle affaire ! Tout une région abandonnée pour plusieurs siècles et tous ces gens qui avaient confiance réduits à l’état d’expatriés après avoir tout perdu. Au nom de l’intérêt national. Qui rendra compte ?

    Comme toujours, ce sera la faute à pas de chance. On pouvait pas savoir. On avait pourtant tout prévu. Et puis, c’était pour notre bien. Comme tant de choses aujourd’hui qui mettent tant de gens sur la paille sans que jamais un seul politicien ni aucun patron ne se sente concerné. Et pour cause : ils ont le pouvoir.

    Django Unchained

    Film de Quentin Tarentino

    dimanche 3 février 2013, par Marc Leblanc

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    Affiche Django Unchained

    Après le True Grit des frères Cohen en 2010, avec le très excellent Jeff Bridge — nouvelle version de "Cent dollars pour un shérif" d’Henry Hathaway en 1969 — ou l’Appaloosa de Ed Harris en 2008 avec le non moins excellent Viggo Mortensen, qui remettaient au goût du jour les arcanes du bon vieux western classique made in the USA, voici que Quentin Tarentino nous sert sa propre vision du western-spaghetti de la grande époque, celle de Sergio Leone aux films délicieusement ourlés par la musique d’Ennio Morricone. Django est aussi un film de Sergio Corbucci, sorti en 1966, qui connut un très grand succès et dont la chanson est reprise telle quelle dans le film de Tarantino.

    Après avoir réglé son compte à Hitler en 2009 dans Inglorious Basterds, c’est à l’esclavage que s’en prend Tarentino cette fois-ci. Comme souvent chez lui, il nous conte l’histoire d’un grand bavard érudit (Christoph Waltz, une fois de plus superbe) qui adore philosopher sur le sens de la vie tout en étant également très doué pour abréger des conversations versant dans une pénibilité qui justifie leur conclusion brutale et définitive. Bref, une fine gâchette. Le bavard, c’est le docteur King Schultz dentiste allemand en perdition disant n’avoir plus pratiqué depuis 4 ans. Comme il faut bien vivre, il vagabonde à travers les États-Unis dans une improbable carriole surmontée d’une molaire gigotant dans tous les sens au gré des torsions du ressort auquel elle est fixée et qui lui sert désormais de couverture dans son nouveau métier : chasseur de prime. C’est ainsi que, cherchant à s’associer les talents de physionomiste d’un esclave ayant connu 3 fripouilles dont la tête est mise à prix, Schultz va pousser très loin le respect de la dignité humaine et de la parole donnée en libérant d’abord cet esclave, Django (Jamie Foxx) et en l’aidant ensuite, une fois sa mission accomplie, à retrouver sa femme, Broomhilda (Kelly Washington), propriété du très méchant Calvin Candie (Leonardo di Caprio, vraiment excellent) secondé par son fidèle esclave Stephen (Samuel L. Jackson, étonnant) et quelques autres méchants, pas piqués des vers, que l’on adorerait voir mourir en gémissant bruyamment. Mais patience !

    Comme dans tout bon western — et même aussi dans certains moins bons — il y a beaucoup de coups de feu dans Django et beaucoup d’hémoglobine répandue en grandes aspersions maculant sans distinction hommes, chevaux, portes et murs et, forcément, la terre. Comme souvent aussi, la morale peut sembler limpide (l’esclavage, c’est vraiment vilain) tout en se parant d’une certaine élasticité : le chasseur de prime qui exécute ses victimes à distance ou par surprise pour s’éviter des déconvenues douloureuses, sans s’interroger sur le contexte de ses exécutions, par exemple. Mais bien sûr, il y a aussi ces dialogues et ces situations jubilatoires, propres à Tarentino, qui rendent plutôt gaies toutes ces séances de tir aux pigeons. Et quelques morceaux d’anthologie comme la séquence des sacs.

    En arrière-plan, il y a aussi cette question que l’on peut se poser : quelle liberté ont gagné ces esclaves libérés, hormis celle de pouvoir tuer d’autres humains y compris leurs bourreaux dont on se dit qu’ils l’ont bien mérité ? Mais si c’est là l’égalité de droits civiques avec les Blancs tant revendiquée durant tant d’années, ça n’est pas forcément très encourageant. Pourtant, l’esclavage est dans l’échelle de l’ignominie et du mal, l’un des pires crimes que l’Homme peut commettre sur ces semblables. Mais au-delà de la reconnaissance des souffrances de ces femmes et de ces hommes humiliés, il y a aussi cette certitude que la recouvrance de leur dignité ne passe certainement pas par la reproduction des crimes de leurs bourreaux même si cela peut apparaître un exutoire légitime.

    Bien sûr, le film de Tarentino ne pousse peut-être pas la réflexion aussi loin. Il parle simplement du respect dû aux Noirs et c’est déjà pas si mal. Mais il est également un excellent moment de divertissement grâce à des acteurs qui, des premiers rôles aux seconds rôles, sont tous remarquables.

    C’est aussi et surtout pour cela qu’il faut aller le voir. Alors bonne séance !

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